Un « clic » contre le racisme

Un petit week-end à la mer du nord ? Un retour d’une soirée trop arrosée ? Un « clic » rapide sur les sites d’Airbnb ou Uber et le tour est joué ! Simple et efficace, l’économie de partage séduit de plus en plus de citoyens. Pourtant, derrière ce « clic » se cache une réalité bien moins séduisante…

Je note, tu notes, il note…
Nombreux sont les sites qui s’ancrent dans l’économie de partage (Airbnb, Uber, BlablaCar, Sailsharing, CouchSurfing…). Il est aujourd’hui possible de voyager, d’échanger, se loger à moindre prix. Ces sites proposent peu d’indicateurs objectifs pour évaluer les services et les prestataires. Au contraire, les gestionnaires de ces sociétés laissent leurs clients juger par eux-mêmes de la qualité du service. Si vous êtes satisfait du trajet effectué par un chauffeur, vous lui attribuerez une bonne note. De même, si ce chauffeur est satisfait de vous, il vous attribuera également des points positifs. C’est ce qu’on appelle un système de « peer review » : peu coûteuse, l’évaluation s’effectue entre utilisateurs et prestataires, chacun chez soi.

Ce système entraine malheureusement une course aux bonnes notes : plus cette dernière est élevée, plus l’internaute est considéré comme une personne fiable et sérieuse et plus il aura accès aux biens et services ou aux clients facilement. Une bonne note rapporte plus aisément des réservations au propriétaire et facilite l’accès à la location au locataire. Chacun cherche à offrir le meilleur de lui-même, espérant augmenter sa note, en vue de sa future location / prestation. Bref, on peut imaginer les sourires forcés qui s’échangent.

Une évaluation pleine de préjugés
Ce système de partage semble pourtant engendrer de nombreuses discriminations. Une toute récente étude (janvier 2016) menée par une équipe de chercheurs de l’université de Harvard démontre que les locataires porteurs d’un nom africain rencontrent plus de difficultés à réserver un logement que les locataires aux noms « classiques ».

Ça ne s’arrête pas là : les difficultés touchent également les propriétaires africains. Les photos des internautes étant affichées en grand format, le visage (et donc la couleur de peau) de l’utilisateur joue. L’année passée, des chercheurs de cette même université ont démontré que les personnes de couleur de peau noire devaient louer leur maison 12% moins cher que les autres annonceurs [1] . Un « prix » à payer pour contrebalancer une couleur de peau…

Début 2016, un journaliste du journal New-Yorkais The Verge [2] , présente le résultat de son enquête auprès de chauffeurs Uber. Un de ces interlocuteur, un chauffeur musulman de Tampa [en Floride], lui « raconte en plaisantant que ses notes chutent à mesure que sa barbe pousse ». Et ce chauffeur constate que malgré une belle voiture, une conduite correcte et un comportement sympathique avec les clients, il obtient une note inférieure à un chauffeur blanc « qui conduisait comme un taré »… Pour ne rien arranger, il semblerait (d’après une enquête que le journaliste ne nomme pas) que les chauffeurs noirs reçoivent de plus petits pourboires que leurs homologues blancs…

Les discriminations à l’heure virtuelle
Bien que, par exemple, la société AirBnb déclare interdire « tout contenu qui incite à la discrimination, au sectarisme, au racisme, à la haine, au harcèlement ou au préjudice à l’encontre de tout individu ou groupe » et demande « à tous les utilisateurs de se conformer aux règlements et lois de leur pays », elle ne contrôle en rien le racisme qu’elle engendre.

Ce système de « peer-review » est en effet très perméable aux préjugés. Chacun juge à son idée puisqu’il n’existe aucun critère objectif. Si cela s’arrêtait au mur de la toile, passe encore. Mais ce qui inquiète, c’est que de ces notes, découle le nombre de courses des chauffeurs, donc leur charge de travail… et pour certains (parfois déjà dans des conditions de vie plus précaires) leurs revenus financiers ! Pourtant, ils offrent un même service. C’est ce qu’on appelle une discrimination : un traitement inégal (une moins bonne note), dans une situation égale (un aussi bon service que son homologue blanc).

Il n’est pourtant, au jour d’aujourd’hui, pas possible de prouver qu’un individu donne de moins bonnes notes aux chauffeurs d’origine étrangère. En d’autres termes, qu’un individu soit discriminant. C’est seulement lorsqu’un nombre important d’utilisateurs aura sous-évalué un prestataire ou un locataire, en raison de son appartenance, réelle ou préjugée, à un groupe ethnique minoritaire, que le racisme apparaitra (grâce à la comparaison des notes). Bref, nous faisons face aujourd’hui à ce que l’on pourrait nommer des discriminations numériques raciales, terrain nouveau pour le racisme.

Vous voilà au courant. Parlez-en et, au prochain « clic », … pensez-y !

Anne-Claire Orban
Chargée d’étude et d’animation « Islamophobie et importation des conflits des mondes turcs et arabes » chez Pax Christi WB

[1« Discrimination numérique : le cas d’Airbnb.com", Benjamin Edelman et Michael Luca

[2Josh Dzieza, « Le client, ce patron impitoyable ». Première parution dans The Verge, New-York le 28 octobre 2015 et repris dans le Courrier International du 17 décembre 2015 au 06 janvier 2016, pp 42-43.