Sortie du livre "Pour les musulmans" d’Edwy Plenel

Suite aux événements de ce début d’année, nous souhaitons faire un retour sur un article rédigé fin de l’année 2014 par Pax Christi. Au vu de l’actualité récente, nous y apportons un tout autre regard.

Le dernier livre d’Edwy Plenel, intitulé « Pour les musulmans », et paru récemment, suscite bien des réactions. L’auteur prend le parti de ses compatriotes de culture ou de confession musulmane contre ceux qui les érigent en boucs émissaires de nos inquiétudes et de nos certitudes [1]. Un ouvrage passionné et assumé. De cette même émotion qui émanait de l’article Pour les juifs rédigé par Zola et paru le 16 mai 1896 : l’indignation.

Une indignation suscitée par la « banalisation d’un discours [2] » tenu par les élites. Celui qui tend, depuis 30 ans, à présenter le problème musulman comme s’il était le problème central de la France [3]. « Il y a un problème de l’Islam en France » sont d’ailleurs les propos tenus par l’académicien français Alain Finkielkraut en juin 2014, sur les ondes de France-Inter, qui vont convaincre Plenel à prendre la plume pour alerter du danger d’une guerre des civilisations.

Il est vrai que la parution de cet opuscule n’est pas anachronique eu égard à l’actualité internationale. Al-Qaïda, Boko Haram, Etat islamique, autant de groupes extrémistes dont les ressorts sont rarement étudiés mais pour lesquels la dimension religieuse, en l’occurrence issue d’une lecture particulière de l’Islam, est attestée sans retenue et sans nuance par les discours dominants.

À ces considérations se mêlerait le péril de l’islamisation dans l’enceinte même de la République française. Un phénomène auquel doivent répondre autant ceux qui adhèrent aux préceptes hautement rigoristes de l’Islam radical que ceux qui n’y adhèrent pas. Mais qu’importe le pratiquant, le problème c’est sa religion, c’est l’Islam. Il faut donc qu’il « montre patte de blanche [4] » pour dissiper le doute que son appartenance religieuse fait de facto peser sur lui. La campagne Not in my name, lancée le 10 septembre 2014, pour laquelle vont apparaître de nombreuses vidéos de musulmans se désolidarisant de l’Etat islamique et de ses exactions, incarne cette volonté de rassurer. Une intention louable mais qui ne fait pas l’unanimité car pour certains, comme pour Plenel [5] , cela revient à rendre une personne comptable pour des actes commis par d’autres dont le seul point commun est éventuellement un texte sacré.

Pour les musulmans n’est assurément pas un ouvrage académique, mais telle n’est pas sa prétention. L’analogie qui est faite entre deux discours essentialisant, les juifs pour Zola et les musulmans pour Plenel, est risquée. En comparant ces épisodes, on compare les émotions qui y sont rattachées de part et d’autre. Un risque de compétition victimaire qui n’est pas l’objectif de l’auteur, qui refuse le choc des civilisations.

Cela dit, l’ouvrage a le mérite de souligner les dérives de l’État français qui, sous prétexte d’un danger terroriste, légifère contre les intérêts de tous les citoyens. De la même manière que les « lois scélérates » promulguées en 1894 autorisaient à punir les provocations indirectes par saisie et même arrestation préventive, à inculper tout membre ou sympathisant sans faire de distinction et à interdire tout type de propagande, selon lui aujourd’hui le gouvernement français tend progressivement à restreindre les libertés individuelles. Il ne s’agit pas uniquement d’interdiction de spectacle à titre préventif qui fait désormais jurisprudence, il s’agit maintenant d’une loi examinée le 15 septembre qui vise à permettre l’interdiction administrative de sortir du territoire, à la création d’une nouvelle incrimination d’entreprise terroriste individuelle et au blocage de sites internet qui font l’apologie du terrorisme. Les contours flous de telles dispositions sont des armes de choix pour tout gouvernement désireux de taire une insatisfaction populaire croissante en limitant les libertés individuelles.

La question religieuse est, au demeurant, centrale dans cet ouvrage. Plenel interprète très justement le laïcisme comme étant à la laïcité ce que l’intégrisme est à la religion. Il rappelle aussi que la célèbre citation de Marx « la religion est l’opium du peuple » est bien réelle mais qu’elle n’a jamais eu pour but de la condamner. Au contraire, il s’agissait de valoriser « ce soupir religieux [6] » quand les hommes et les femmes n’ont plus que leur espoir pour répondre à l’exclusion sociale.

Jonas Nunes de Carvalho
Pax Christi
info@paxchristiwb.be

[1Plenel E., Pour les musulmans, Paris, La Découverte, 2014, p. 17

[2Ibidem, p. 17

[3Propos d’E. Plenel extraits du débat télévisé l’opposant à A. Finkielkraut le 30 septembre 2014. http://www.youtube.com/watch?v=evURJiIw-jw

[4Propos d’E. Plenet extraits de l’interview donnée sur RMC le 15 septembre 2014. http://www.youtube.com/watch?v=2scV1N4Vwjw

[5Propos d’E. Plenel extraits du débat télévisé l’opposant à A. Finkielkraut le 30 septembre 2014

[6Plenel E., Pour les musulmans, Paris, La Découverte, 2014, p. 81.