Résister à la manipulation ?

Des techniques de marketing aux prêches intégristes, les tactiques ne manquent pas pour gagner l’esprit des foules ou de quelques individus. Garder un esprit critique n’est pas chose aisée dans un environnement confus. François-Xavier Druet, philosophe, propose des pistes pour s’en sortir [1].

Un secret pour initiés
L’engouement suscité par le dernier film de la saga Star Wars, en décembre, en témoigne. Des stratégies pour maintenir le public en haleine, distiller petit à petit l’info et l’entourer de mystère, sont déployées. Les adeptes de la marque à la pomme connaissent ces pratiques qui cherchent à exacerber les attentes des fans et provoquer le désir. Ce goût du secret, proche de rites initiatiques, a été l’apanage de certaines sectes ou religions. Le fait qu’il soit, aujourd’hui, surtout le fait de multinationales dans un objectif lucratif est marquant. La scénarisation de certains lieux de vente, devenus des temples de la consommation, accentue ce sentiment de remplacement d’un désir de croyances par un besoin d’acheter.

Des illusionnistes
"Manipuler" renvoie à l’action de la main du prestidigitateur qui escamote un objet ou le fait apparaître sous des yeux éblouis. Ces influences habiles se dessinent dans de nombreuses techniques de communication. L’organisation de notre société en réseaux numériques favorise ce type d’influence. Les paroles qui choquent, les formules simplistes sont de celles qui marquent les esprits du plus grand nombre. "Du pain et un bain pour les réfugiés" est une formule censée monter les limites de la compassion. "Nourrir les réfugiés" renvoie à des conceptions de bons ou mauvais sauvages, qui ôtent aux demandeurs d’asile leur condition humaine. Ces mécanismes facilitent ainsi leur mise au ban de l’action sociale.

À petite ou à grande échelle
Ces manipulations, lorsqu’elles se reproduisent à grande échelle, produisent leurs effets sur tous les continents. Elles s’expriment, notamment, dans la campagne électorale américaine, dans la bouche d’un milliardaire fantasque. Les vidéos à la violence exacerbée de Daesh en sont un autre exemple dans leur sidération des foules qui nourrissent une peur malsaine.

Lorsqu’ils s’adressent à des jeunes fragilisés ou discriminés pour les convertir, les beaux discours peuvent causer des dégâts. A l’âge de la grande adolescence, les cerveaux sont plus perméables à certains idéaux. La recherche de repères et de valeurs peut se trouver nourrie de fondamentalisme. Les promesses de paradis peuvent être accentuées par certaines dynamiques de groupe. C’est, notamment, ainsi que la cohorte des terroristes est alimentée.

La fin justifie les moyens ?
Pour éviter la radicalisation, s’agirait-il simplement de remplacer une idéologie par une autre ? « Quand les idéologies se désagrègent et que les certitudes s’effilochent, la main passe à d’autres idéaux » affirme le philosophe. Mais la fin ne justifie pas les moyens et il n’est pas ici question d’idéal ou de croyance, c’est bien le processus de manipulation qui est à mettre en cause.

S’investir pour mieux résister
Le philosophe évoque certaines pistes : « Qui résiste le mieux à la manipulation ? Ceux qui […] se sont trouvé un terrain d’investissement personnel valorisant. […] L’homme qui se désinvestit de l’engagement politique ou même de sa propre existence n’agit pas par conviction, mais par perte de conviction. Clairement ou confusément, il attend que s’offre une occasion d’y croire de nouveau. » Au-delà de développer l’esprit critique qui permettrait aux jeunes de mieux repérer les manipulations, c’est en proposant des engagements de choix et en les faisant reconnaître que les acteurs du secteur Jeunesse participent à la citoyenneté et luttent contre toute forme de radicalisation.

Sophie Ducrotois
Chargée de projets et relex
sducrotois@cjc.be