Racisme et créativité, un cocktail explosif ?

Tout le monde en parle, les discours de la NV-A, le tweet du chroniqueur Philippe Vande Walle. Chez nos voisins, la polémique autour des Roms, le drame de Lampedusa, et la question des flux migratoires qu’il soulève. Cette actualité qui nous entoure, nous assomme, nous bouleverse, fait écho à ce concept, ce mot connoté, acéré, cette notion qui tranche : le racisme.

Identité en crise

On peut décider d’aborder le racisme avec un point de vue géopolitique, religieux, culturel ou pédagogique. Mais, puisqu’il s’agit d’un concept transversal, pourquoi ne pas l’envisager avec une attention familière, celle de l’être humain, ambassadeur lambda de la psychologie des relations intergroupes. Le racisme est un phénomène idéologique, ethnique, mais il est surtout un lien entre l’autre et moi. Ce lien, il peut être de nature diverse, amoureux, collégial, national, racial. Cet autre, il est blanc si je suis noir, elle est brune si je suis blonde, il est wallon, si je suis flamand,… Avec cet angle d’attaque, la question n’est pas de savoir si le racisme est justifiable, ou pourquoi il est si dommageable, mais bien de comprendre ce qu’il se créée en nous.

L’évolution historique a rendu illégale l’expression non-déguisée de préjugés raciaux ou ethniques. Aujourd’hui, ces comportements se manifestent de façon plus symbolique. Ils sont posés envers une collectivité abstraite et non plus vis-à-vis de caractéristiques spécifiques, comme la couleur de peau. Le racisme moderne se révèle sous une forme plus subtile, ambivalente, et trouve son origine dans un processus motivationnel. En effet, le contexte de tension, de crise dans lequel nous nous trouvons, incite à satisfaire nos besoins personnels pour renforcer notre identité sociale. Si cette dernière est menacée alors notre jugement est altéré.

Prenons l’exemple d’un vol de mobylette, et considérons les groupes « belge » et « africain du nord ». Inconsciemment, le vol sera plus sévèrement sanctionné par les membres du groupe « belge » si l’auteur du vol est belge plutôt qu’africain du nord. Car ce comportement menace l’identité du groupe « Belge » en ce sens qu’il est stéréotypiquement associé au groupe « africain du nord ». Par l’usage des préjugés, nous nous raccrochons à ce qui nous ressemble, ce qui nous rassemble, en pointant les différences.

« Colorblind »

Sommes-nous capables de gommer ces différences, d’être « aveugle » à la couleur de peau, ou la couleur politique ? Notre système cognitif a besoin de créer des catégories pour assurer une gestion efficace des stimuli qui nous entourent. On peut voir le racisme comme une facilité, tandis que l’ouverture cosmopolite demande un effort pour apprécier les caractéristiques uniques de chaque groupe. Continuellement, notre esprit favorise la présence de stéréotypes et de préjugés.

Les chercheurs ont montré par exemple que nous n’utilisons pas les mêmes mots pour décrire les actions des membres de notre groupe et ceux d’un autre groupe. Prenons le cas du conflit qui peut exister entre flamands et wallons. Un wallon va avoir tendance à utiliser des termes concrets si l’action flamande est positive et des termes abstraits s’il s’agit d’un comportement négatif. Et inversement pour une action « wallonne ». Cela, sachant que les mots concrets sont associés à un événement ponctuel et les mots abstraits à des traits stables. Nous allons donc avoir tendance à associer les comportements négatifs des flamands et les actions positives des wallons à des traits stables, faisant partie de la personnalité. Et c’est inconscient…

La psychologie sociale tente d’amener l’idée que le racisme dans tout ce qu’il peut engendrer, n’est pas seulement une question d’éducation, d’ouverture, de quartier, c’est aussi un processus cognitif inconscient, complexe, que nous devons rendre accessible aux changements.

Et ça excuse tout ?

Bien sûr, tout remettre sur le dos de l’inconscient cognitif, c’est un peu facile ! Les stéréotypes existent, et dans le contexte migratoire, économique, politique actuel, leur usage rassure. Ça n’excuse rien, mais ça permet plein de bonnes choses aussi ! En effet, notre chance, c’est que si notre esprit est capable de banalités, de préjugés, il est aussi fort d’une inventivité incroyable. Notre esprit est capable de redéfinir positivement la dimension qui a fait naitre le stéréotype. On pense notamment aux slogans « Black is Beautiful » - né dans le contexte américain des années ’60 - « Dolce Vita » - pour la valorisation de l’art de vivre tranquille du Sud – « Keep Calm and Carry On » - pour la persévérance anglaise. C’est qu’on appelle la créativité sociale : tirer le meilleur, de ce qui peut poser problème !

Marie Bechet
Chargée de projets
mbechet@cjc.be