Qu’on les pende haut et court !

Il y a quelques jours, une vidéo d’harcèlement entre adolescents faisait le buzz. Une nouvelle occasion pour les internautes de se déchaîner sur les médias sociaux. Comme à chaque fois, le débat devient très vite hors de contrôle, véhiculant des messages contradictoires, voire opposés aux intentions de celui qui avait posté la vidéo au départ. Les conséquences peuvent être tragiques, notamment pour les personnes impliquées… Alors, est-ce une prise de parole citoyenne ? Analysons le phénomène.

Le Muppet’s show des commentaires

Qu’il s’agisse de la vidéo de la semaine dernière, de cette syndicaliste prise en flagrant délit dans un magasin de Namur ou même du phénomène « Je suis Charlie », quand on y regarde de plus près, ce sont finalement toujours les mêmes réactions stéréotypées qui reviennent.

Petite galerie de portraits !
Au 1er rang viennent, les moins dangereux, les offusqués : « C’est une honte ! C’est scandaleux ! Comment est-ce possible ? » Et les empathiques : « Pauvre victime, j’espère qu’elle va s’en remettre ; pauvre bourreau, quelle enfance elle a dû avoir pour en arriver là ; moi aussi j’ai vécu cela ». Viennent ensuite les révoltés de la société : « Tout ça, c’est la faute de nos hommes politiques ! Y a plus de jeunesse ! Elle est belle la Belgique ! » Et les donneurs de leçons : « Les vrais coupables sont les parents qui ne savent pas éduquer leurs enfants et les observateurs, lâches, qui n’interviennent pas ! ». Dans leur sillon, les « il faudrait » qui proposent des pseudo-solutions sans nuance : « Restaurer le service militaire pour tous, faire justice nous-mêmes, virer certains partis au pouvoir » … Nous basculons ensuite dans la catégorie des justiciers le plus souvent grossiers. Ces derniers, sans vergogne, insultent et jugent « à l’aveugle ». Tout le monde en prend pour son grade, depuis l’agresseur jusqu’à la victime en passant par les observateurs et les internautes qui n’ont pas le même avis qu’eux. Ce qui est assez interpellant, c’est de dénoncer une violence verbale et physique en insultant et en prônant la violence en retour… Certains vont jusqu’à écrire le futur de l’agresseur. Extrait choisi : « (…) Une crapule(…) Au pire, elle ira en IPPJ où elle tombera enceinte, son gosse lui sera retiré car elle vivra avec un dealer et/ou sera toxico si elle l’est pas déjà (et je suis optimiste). Qu’on enferme ça !(…) » [1] . Des commentaires qui se passent de commentaires ! Enfin, les opportunistes qui plongent dans la mêlée pour insulter certains hommes politiques qui n’ont rien à voir avec l’affaire, ou régler leurs comptes avec la société en général.

Un débat citoyen ?

A priori, on pourrait se dire que ces plateformes d’expression permettent de donner la parole aux citoyens et d’ouvrir un véritable débat démocratique. Au final, force est de constater que peu d’interventions sont réellement constructives et que nous assistons plutôt à une sorte de marché aux poissons ou un procès de sorcières digne du moyen-âge !

Que manque-t-il ? A qui la faute ? Un cadre n’est-il pas nécessaire pour qu’il y ait débat constructif ? Avec les médias sociaux et l’utilisation des pseudonymes, l’impunité règne en maître puisque l’on peut tout dire sans rien risquer. Etre citoyen, c’est affirmer son opinion en toute liberté mais sans cagoule ! Nous sortons du carnaval et savons bien que derrière le masque tout est permis. Alors, comme le prône aujourd’hui Google ou Youtube, ne serait-ce pas plus responsable sur certains forum (pas forcément sur tous) d’agir (car il s’agit bien d’un acte qui porte à conséquences) au grand jour ?

Autre élément à prendre en considération : l’absence cruelle de modérateur dans ces débats. Heureusement, dans ce déferlement de commentaires inutiles, certaines voix s’élèvent pour « remettre l’église au milieu du village ». Elles tentent de nuancer certains propos, de confronter les solutions simplistes à la nécessaire complexité de chaque situation, de faire entendre la diversité des points de vues qui se valent sans basculer dans l’agression. Mais ils sont bien isolés ces citoyens qui s’improvisent modérateurs.

Et la liberté d’expression ?

Elle nous est chère. Mais pour la préserver, nous sommes aussi responsables de sa santé. Une saine liberté d’expression permet la confrontation des points de vue dans le respect et l’écoute de l’autre, elle permet aux idées d’avancer, d’évoluer, d’interpeller aussi et de proposer de nouveaux modus vivendi. Lorsqu’elle porte atteinte à l’intégrité d’autrui, lorsqu’elle débouche sur de la violence, c’est qu’elle est malade notre liberté d’expression ! Alors, protégeons-la : enlevons les masques de l’impunité et osons affirmer nos opinions, soyons modérateurs, nuancés, permettons la prise de recul et défendons les valeurs qui permettent la saine confrontation des idées.

Nathalie Flament
Coordinatrice de formations et animatrice pédagogique - Résonance asbl
nathalie.flament@resonanceasbl.be

Sources photos :
http://www.journaldugeek.com
www.eventandgames.com

[1Extrait des commentaires trouvés sur le site www.sudinfo.be