On n’est pas sérieux quand on a 16 ans !

Malala Yousafzai a été présentée comme une grande favorite pour le Prix Nobel de la Paix, alors qu’elle n’est âgée que de 16 ans. A défaut du Nobel, attribué cette année à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, elle remporte le 10 octobre dernier le prestigieux Prix Sakharov du Parlement européen, qui récompense la liberté de l’esprit. L’engagement responsable n’attend donc pas le poids des années, réjouissons-nous !…

Portrait d’une jeune-fille peu ordinaire…

La jeune Pakistanaise Malala Yousafzai s’est fait connaître en 2009, alors qu’elle n’est âgée que de 12 ans, en diffusant sur le site de la BBC son journal indigné d’une fille privée d’école. Elle y dénonce les exactions des talibans dans la région pakistanaise de Swat. Ces derniers, en représailles à cet engagement, ont attaqué son car scolaire et lui ont tiré une balle en pleine tête. Transférée au Royaume-Uni, Malala Yousafzai a été opérée avec succès à Birmingham, où elle réside à présent et où elle est scolarisée.
Depuis, cette jeune Pachtoune est devenue une icône du combat pour la liberté d’accès des filles aux études. Elle veut consacrer sa vie à ce combat. "Plus tard, je serai une femme politique. Je veux changer l’avenir de mon pays et rendre l’éducation obligatoire", a-t-elle confié, le 7 octobre, à la BBC. Vendredi dernier, elle donnait ses conseils à Barak Obama lors d’une rencontre à la Maison Blanche : « J’ai (…) exprimé mes inquiétudes au sujet des attaques de drones qui alimentent le terrorisme(…). Des victimes innocentes sont tuées par ces actions, qui nourrissent le ressentiment au sein du peuple pakistanais. (…) Si nous concentrons nos efforts sur l’éducation, cela aura un grand impact », a-t-elle conclu, en invitant les États-Unis à développer une « plus grande coopération » avec le gouvernement pakistanais de Nawaz Sharif.

Le poids de la reconnaissance

Imaginez-vous la pression qui repose sur les épaules de cette jeune-fille de 16 ans ? Quelle responsabilité que d’être candidate aux prix reçus, entre autres, par Nelson Mandela, Mère Teresa, ou Martin Luther King ! "Beaucoup de gens méritent le prix Nobel de la paix. Je pense que je peux en faire encore davantage. Selon moi, je n’ai pas accompli tant de chose que ça pour gagner le prix Nobel de la paix", a-t-elle d’ailleurs déclaré.
Saluer son courage et sa maturité, la soutenir dans ses démarches est une chose, lui accorder du crédit au niveau international et lui imposer une telle responsabilité en est une autre. D’aucuns craindront d’instrumentaliser une si jeune fille sur des enjeux aussi importants et d’attirer davantage l’attention des Talibans sur elle. Car en terme de conséquences, c’est incarner le combat entre l’Occident et les Talibans, dans la personne de Malala, c’est lui donner un visage. Les Talibans ont d’ailleurs annoncé qu’ils la poursuivraient et ne manqueraient plus leur cible.

Et n’est-ce pas un peu tôt pour porter cette responsabilité, à 16 ans ?

A quel âge peut-on décider de son destin ?

Alors que Malala, l’adolescente, reçoit la confiance et le respect des plus grands hommes de la planète, d’autres jeunes se voient refuser d’accomplir leur destinée.

Ce fut le cas notamment de cette jeune hollandaise, Laura Dekker, qui en 2010, alors âgée de 14 ans s’était vue refuser le droit de faire son tour du monde à la voile en solitaire par le tribunal de Middelburg, aux Pays-Bas. Elle part finalement 2 ans plus tard, mais nombreux sont ceux qui n’acceptent pas. La navigatrice française, Florence Arthaud, affirme que « C’est n’importe quoi, c’est scandaleux et inhumain" et de conseiller à la jeune fille de "rentrer au port et retourner à l’école". La Britannique Samantha Davies partage le même avis, « A 35 ans, je me considère comme une débutante, alors à son âge même si on a grandi sur un bateau comme je l’ai fait, l’expérience vous manque".
Et pourtant, après un an de procédure judiciaire pour assurer sa protection en tant que mineure, Laura largue les amarres le 20 janvier 2011, âgée de 15 ans. Elle achève son tour du monde en solitaire 1 an plus tard, devenant ainsi la plus jeune navigatrice à réussir le tour du globe.
Tout comme l’ancien record de Jessica Watson, le nouveau record de Laura Dekker en tant que « plus jeune navigatrice à achever un tour du monde à la voile en solitaire » ne sera pas officiel. Le Guinness World Records refuse depuis 2009 de reconnaître les records effectués par des mineurs, considérés comme « peu appropriés ».

C’est aussi le cas de Giel, un adolescent de 15 ans, qui souhaite partir en Inde pour rejoindre un monastère bouddhiste. Il prévoit d’y rester au moins 15 ans, le temps d’accomplir sa formation de maître bouddhiste. Le 7 octobre dernier, la cour d’appel de Gand ne l’a pas autorisé à quitter la Belgique. "La question continue à se poser de savoir si le mineur est en état de réaliser les conséquences de sa décision".

Un air de contradiction…

Ces différents exemples montrent l’ambivalence de notre monde.
Comment peut-on à la fois dire aux jeunes qu’à 15-16 ans, il est possible de recevoir un prix prestigieux et de parler aux tribunes de l’ONU et au Président des Etats-Unis, quitte à mettre sa vie en danger ; et dans le même temps leur refuser d’accomplir un défi sportif ou de se lancer dans un projet de vie en connaissance de cause, sous prétexte qu’ils n’ont pas la maturité suffisante pour le faire ?
Euh, c’est moi ou il y a comme une contradiction dans le système ?

Accompagner en toute confiance

Entre accorder la pleine confiance à tous les jeunes et les protéger ou les sur-responsabiliser à tout prix, il y a un juste équilibre à trouver. La réalité est extrêmement complexe et un jeune n’est pas l’autre… bien heureusement d’ailleurs !

Pour laisser la possibilité aux jeunes de nous surprendre, il faut pouvoir accorder un minimum de confiance, une certaine prise de risque, nécessaire à toute innovation ou projet. Cela suppose d’accepter d’être quelque peu bouleversé dans ses certitudes et de permettre une certaine souplesse au système mis en place. Dans le même temps, gardons ce regard bienveillant et prudent : ce n’est pas parce qu’un jeune se montre très mature qu’on peut lui faire endosser de lourdes responsabilités sans conséquence. Notre rôle d’adulte se situe dans l’accompagnement.

On peut être jeune et fou, mais certaines folies frôlent le génie ;-) Et lorsqu’un jeune se montre audacieux et qu’il déstabilise le système mis en place par les adultes, plutôt que d’interdire ou de sanctionner, osons l’accompagner dans cette incroyable aventure et laissons-nous surprendre !

Nathalie Flament
Coordinatrice de formation - Résonance asbl
nathalie.flament@resonanceasbl.be