Manola : le monde comme terre d’accueil

Cette semaine, le CJC souhaite mettre en avant une interview réalisée par Magma, dont le magazine web tend à refléter la diversité de la jeunesse en Belgique. Dialogue, échange et découverte de l’autre permettent de déconstruire les stéréotypes et de reconstruire de nouvelles relations.

Belgo-laotienne installée à Bruxelles depuis 6 ans, Manola incarne, à sa façon, les évolutions d’un monde où l’expansion des échanges et des interactions humaines rendent plus flous des concepts tels que se sentir « chez soi », ou « à la maison ». Ayant toujours assimilé la notion de « foyer » à l’endroit où se trouvaient les gens que j’aime, j’ai choisi d’interroger Manola afin de comprendre ce qui la pousse à considérer le monde entier comme une terre d’accueil.

Pourrais-tu te présenter ?

Je m’appelle Manola, j’ai 24 ans, et comme tout jeune de mon âge, j’apprécie les voyages. Mais certains diront que le mot « voyage » prend une dimension différente pour moi. En effet, mon père travaillait pour les Nations Unies, ce qui m’a permis de vivre aux Etats-Unis, au Mali, en Belgique, au Cambodge, en Thaïlande, au Yémen et au Maroc. J’ai aussi eu l’occasion de voyager dans une quarantaine de pays, particulièrement en Asie et au Moyen-Orient.

Au cours de ta vie, tu as donc vécu dans des pays très différents. As-tu rencontré des difficultés d’adaptation entre ces différents changements ? As-tu vécu des « chocs culturels » ?

Je n’ai pas expérimenté de « chocs culturels » au sens propre. Mon père est belge, ma mère est laotienne, je suis née aux Etats-Unis, et j’ai vécu dans 7 pays différents. De ce fait, je ne ressens pas une appartenance culturelle particulière. Certes j’ai mes préférences culinaires et références culturelles propres, mais fondamentalement je me sens « chez moi » là où j’habite.
C’est sûr qu’au début, lorsqu’on quitte un pays pour arriver dans un autre qui nous est complètement inconnu, on n’est jamais aussi content ou excité qu’on ne le dit. Mais l’on finit toujours par s’adapter plus vite qu’on ne le croit, et avant même qu’on ait le temps de s’en rendre compte, on développe de nouvelles habitudes et amitiés tout aussi satisfaisantes que les anciennes. Ceci dit, je ne vais pas mentir : il était parfois difficile de s’adapter. Par exemple, quand je suis arrivée au Yémen, j’avais du mal à accepter la société fortement masculine où les femmes étaient quasi-invisibles et souvent réduites au silence. Mais je dois dire qu’il y a toujours de belles surprises à découvrir. Par la suite, j’ai fait connaissance avec beaucoup de femmes qui étaient très indépendantes et qui dans l’intimité de leur maison avaient leur mot à dire. Certaines menaient même leur mari à la baguette J.

Parmi ces lieux, y a-t-il un pays que tu considères comme ton « pays natal », c’est à dire un endroit où tu désires retourner, pour lequel tu ressens de la familiarité ou de la nostalgie ? Si oui, pour quelles raisons ?

Je ne considère aucun pays comme mon pays natal. D’ailleurs c’est assez drôle, parce que les personnes issues de pays avec lesquels j’ai un lien – à savoir la Belgique, le Laos et les Etats-Unis - ont souvent tendance à me considérer comme une « étrangère ». Quand je suis en Belgique, on me considère comme une Asiatique ; quand je suis au Laos, on me voit comme une « Farang » (Européenne) ; et quand je suis aux Etats-Unis, on prend comme point de référence ma nationalité Belge. Cependant toutes ces situations ne me dérangent pas, parce que cela souligne à quel point je suis une citoyenne du monde. C’est exactement comme ça que je me sens.
Chaque pays dans lequel j’ai vécu correspond à une expérience unique. Mais si je devais faire un choix, je dirais que j’ai vraiment envie de retourner au Cambodge. Quand j’y étais arrivée en 1996 à l’âge de 7 ans, j’étais fascinée par tellement de choses : les pluies torrentielles de la mousson, les dizaines de geckos qui se cachaient dans chaque recoin de la maison, les fourmis qui se faufilaient dans n’importe quelle boite de biscuits, les centaines de bicyclettes et scooters qui se bousculaient sur les routes, les enfants des rues qui nous suivaient partout. Bien que le pays fût extrêmement instable à l’époque et que nous devions suivre des consignes de sécurité très strictes, la capitale Phnom Penh devint très rapidement un endroit agréable où il faisait bon vivre. Grandir là-bas était tout ce dont pouvait rêver un enfant : un temps ensoleillé toute l’année, des week-ends entiers passés à la piscine, des goûters colorés aux fruits frais, des escapades en bateau sur le Mékong, des singes comme animaux de compagnie, etc. Je sais que si j’y retournais maintenant, je ne retrouverais sans doute jamais cette ambiance parce que je suis désormais adulte. Mais le Cambodge occupera toujours une place particulière dans mon cœur.

Comment envisages-tu ton avenir ? Comptes-tu t’établir dans un pays particulier ? Pourquoi celui-là ?

Je n’ai pas de projet de m’établir dans un pays particulier, même si j’ai un penchant pour l’Asie. Mais j’imagine mon avenir à l’image de la vie de mon père : je veux voyager et travailler dans le domaine des affaires internationales. Mes amis me disent souvent qu’ils admirent le fait que je veuille suivre les traces de mon père et que j’ai toujours su quel style de vie je voulais mener. Mais je n’y suis pour rien : c’est comme ça que j’ai toujours vécu, c’est tout ce que j’ai connu, donc je n’ai jamais envisagé de faire autre chose ou de vivre autrement. Je dois cependant avouer que dans une certaine mesure, la perspective de m’installer une fois pour toutes dans un pays m’attire, parce que cela veut dire que je peux vivre ma vie à mon rythme sans « date de péremption ». Mais cela fait maintenant 6 ans que je suis en Belgique, et je commence à sentir qu’il est temps de recommencer à découvrir de nouveaux horizons. Vivre à l’étranger est une énorme richesse humaine dont il ne faut surtout pas se priver. Je suis fière d’avoir pu le faire dès mon plus jeune âge, et je veux continuer à cultiver ce côté de moi.

En partant, tu laisserais donc tes proches derrière toi. Que ressens-tu à cette perspective ?

Je ne vais pas le cacher, j’ai peur. J’ai surtout peur de laisser derrière mes parents, qui pendant tous les déménagements et changements que j’ai traversés, ont toujours été ma « base ». Arriver toute seule dans un pays inconnu où l’on ne connait personne est effrayant, surtout lorsqu’on sait qu’on y restera pendant quelques temps. Je ne suis pas une exception à la règle. Mais je sais qu’éventuellement, on finit par s’y faire et se sentir à la maison là où on est. Aussi, je pense que la vie à l’étranger est une source unique et interminable de leçons de vie. Cela vaut donc vraiment le coup qu’on se fasse violence au début, parce que les récompenses sont inégalables. Aussi, il faut reconnaitre que de nos jours, les distances ne sont plus ce qu’elles étaient avec internet et les téléphones mobiles.

Finalement, sur le long terme, y a-t-il un endroit où tu imagines pouvoir faire ta vie ?

Le monde entier, tout simplement. Je souhaite juste avoir une personne avec qui partager toutes mes aventures.

Laetitia Tran Ngoc
Magma - Magazine Mixité Altérité