Le renouveau des extrémismes en Belgique

En quelques années, les extrémismes européens ont connu une vraie révolution copernicienne. Ils ont tourné le dos à leurs vieilles obsessions et sont devenus, en apparence du moins, les plus fidèles alliés des juifs, des féministes et même des homosexuels. Désormais, leur cible, c’est l’Islam, une religion qu’ils accusent de tous les maux. Comment cette rhétorique guerrière est-elle construite ? Comment traverse-t-elle les anciens clivages politiques ? Quels sont ses dangers ?

En Belgique, c’est Mischaël Modrikamen, président du Parti populaire, qui porte ce discours. Début décembre 2012, il appelait les Belges à manifester pour défendre leurs valeurs et traditions. La vidéo qu’il publie sur Youtube à cette occasion est un archétype du discours islamophobe.



« Nos valeurs sont attaquées ! La Belgique est attaquée ! » Le président du Parti populaire n’y va pas par quatre chemins, l’heure est grave, nous dit-il. Mais qu’y a-t-il de si grave pour inquiéter l’affable avocat bruxellois ?

« La Belgique est attaquée de l’intérieur par une minorité qui voudrait nous imposer ses valeurs et ses traditions. », explique-t-il avec le plus grand sérieux. Cette minorité, dont on comprend vite qu’elle est musulmane, aurait pour objectif l’instauration de la loi islamique dans notre pays et la destruction de la démocratie, de nos traditions et de nos valeurs. Rien de moins.

Ces objectifs, du moins en ce qui concerne l’imposition de la charia, sont grosso modo ceux qu’on peut retrouver dans les élucubrations de groupes ultra-minoritaires comme Sharia4Belgium dont La Libre disait encore récemment qu’il ne s’agissait finalement que d’une « bande de jeunes maniant le simplisme pour cacher le vide abyssal de leur pensée politique » . Dire que la population musulmane de Belgique soutiendrait ces adolescents attardés dans leur quête désespérée de reconnaissance relève de l’imposture. Ce serait confondre islam et extrémisme radical. Le président du Parti populaire n’est pas à un amalgame près. Il peut donc en rajouter un sans rougir.

Ce que Mischaël Modrikamen sous-entend également, c’est que l’attaque qu’il dénonce, est « orchestrée ». Il souscrit ainsi à la théorie du complot musulman. S’appuyant sur le Protocole des Sages de Sion [1] , la propagande nazie prétendait également au début des années 30 que les Juifs avaient pour objectif d’anéantir la Chrétienté et de dominer le monde. Les victimes ont changé mais le discours persiste avec les conséquences potentiellement dévastatrices qu’il comporte.

Mischaël Modrikamen va encore plus loin. Il explique que « cette œuvre de destruction est orchestrée avec la complicité de nos dirigeants politiques ». À coups d’accommodements raisonnables et principes multiculturalistes, ces politiciens mettraient les Belges en danger. Beaucoup d’extrémistes sont, à l’instar du président du Parti populaire, persuadés que les élites les ont trahis.

Face au danger de l’Islam, elles auraient renoncé à se battre. Elles se seraient soumises à la loi du silence de peur de représailles. Dans la même veine, Alain Destexhe, l’ineffable député MR n’hésitait pas à déclarer récemment : « Je pense que beaucoup de journalistes s’autocensurent. Il ne fait vraiment pas bon d’aborder ces questions. Vous risquez d’être voué aux gémonies et d’être condamné socialement. » [2]

Face à cette vision du monde complètement déformée par la paranoïa, il est difficile d’argumenter. En effet, ceux qui, comme Mischaël Modrikamen, la partagent ne cessent de chercher dans le réel la confirmation de leurs pires craintes.

Il est pourtant nécessaire de lutter pied à pied contre la banalisation d’un tel discours porteur de haine, de rappeler que nos valeurs, celles que le président du Parti populaire prétend défendre, sont précisément celles de la liberté et de l’égalité. Il est tout autant nécessaire de rappeler qu’en Belgique, toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, y compris si cette religion n’est pas celle de la majorité, et que ce droit implique la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé.

C’est en respectant ces valeurs de respect et de tolérance que vilipende Mischaël Modrikamen que nous pourrons lutter contre tous les extrémismes, celui du Parti populaire comme celui de la liste Islam ou de Sharia4Belgium.

Nicolas Bossut
Pax Christi Wallonie-Bruxelles
nicolas.bossut@paxchristiwb.be

[1Le Protocole des sages de Sion est un document écrit en 1901 par des agents de la police politique tsariste. Il visait à faire croire qu’un conseil de sages juifs avait établi un plan en vue d’anéantir la chrétienté et de dominer le monde. Le Protocole des sages de Sion connut un grand succès, participa au renforcement spectaculaire de l’antisémitisme moderne et servit de pièce maîtresse dans la propagande du Troisième Reich.

[2Legge J., Destexhe : « Bruxelles est devenue une bombe sociale », in www.lalibre.be, 19.04.2012