Le monde professionnel laisse-t-il une place à chacun ?

Entre les dispositions de l’Awiph, les aides à l’emploi diverses et les statuts particuliers, y a-t-il vraiment une place pour tous sur le marché du travail ? Dans notre société où on nait, grandit et vit au rythme de l’emploi, être inapte au travail peut être mal vu, que les raisons soient médicales ou autre. Mais parce qu’on est différent, parce qu’on ne rentre pas dans les cases, cela signifie-t-il pour autant qu’on n’a pas sa place dans la société actuelle ?

A lire cet article de Rue89.fr, on constate l’enthousiasme lié à la découverte qu’il est possible de trouver un « avantage compétitif potentiel dans les talents uniques des personnes autistes ». En effet, une entreprise informatique embauche des personnes autistes pour leur talent de concentration sur une tâche fixe. Les tâches qui leur sont assignées consistent en recherches d’erreurs dans le code informatique des logiciels développés par l’entreprise. On peut saluer cette initiative qui met en valeur des personnes qu’on caractérise plutôt en défaut de compétences.

Le marché du travail a des exigences auxquelles tout chercheur d’emploi doit répondre. Concrètement, il y a un chemin sur lequel il est quasi indispensable de placer ses pas : réaliser un CV, une lettre de motivation, avoir une présentation « convenable » selon le poste et l’entreprise concernés. Le monde de l’enseignement et de la recherche d’emploi perpétuent les normes plutôt exigeantes par lesquelles les chercheurs d’emploi passent aujourd’hui (écrire sans faute d’orthographe, « bien présenter »…). Être analphabète, mal écrire le français, avoir des difficultés à utiliser un ordinateur, souffrir d’un handicap mental ou physique peut empêcher de répondre parfaitement à toutes ces exigences. Dans ces conditions, peut-on tous travailler ?

Sommes-nous tous des travailleurs ?

Souffrir d’un handicap mental ou physique ne permet pas d’exercer tous les métiers ; on image mal une personne se déplaçant en chaise roulante devenir moniteur de saut en parachute. Néanmoins, tous les emplois ne requièrent pas tous les mêmes talents, et nous avons tous des talents inhérents à notre personne, quelles que soient nos caractéristiques physiques ou mentales !

Dans une société marquée par l’individualisme et la réussite personnelle, ce n’est pas toujours évident de trouver sa place, principalement parce que cette quête est quasi exclusivement personnelle. Or, pendant des siècles et des millénaires, les cellules familiale, communautaire, villageoise, ont pris en main et donné un rôle à chacun. Aujourd’hui, il est d’exigence notoire de se prendre en main soi-même et ne pas être un « assisté » (avec des définitions très fluctuantes selon ce que ce terme recouvre…).

Il est intéressant qu’une entreprise « découvre » et ose soudainement l’intérêt d’embaucher des personnes ayant des compétences particulières. On peut saluer la démarche de l’entreprise, qui permet de mettre en valeur via une discrimination positive les compétences de personnes tristement catégorisées « handicapées mentales ». Aux Etats-Unis, on les appelle « handicapables » pour souligner qu’être handicapé, c’est aussi être capable.

Donner une place à chacun, c’est une excellente chose. Mettre en valeur certains talents, faire de la discrimination positive sont également des pas qui permettent d’aller vers une ouverture aux différences. Néanmoins, cette initiative reste dans le cadre d’un intérêt (financier) pour la structure. L’entreprise adapte un certain domaine et met en place les éléments adéquats. Le pas suivant serait de systématiser cette philosophie à tous les domaines (pas seulement la vérification de codes informatiques) et toutes les institutions (entreprises, administrations publiques, associations…) pour faire en sorte que ce genre de dispositif devienne habituel et moins exceptionnel.

Le monde du travail et les valeurs qui le sous-tendent peuvent être en totale contradiction avec des valeurs comme la solidarité, la fraternité. Lorsque les termes de compétitivité et performance définissent intrinsèquement l’entreprise, comment y introduire celles de diversité, de liberté ? Saluons les initiatives qui cassent les stéréotypes, mais restons en alerte, il y a encore beaucoup de choses à faire pour réintroduire du bon sens et de l’humanité dans le monde du travail !

Laetitia Vignaud
Responsable Commu-Péda
lvignaud@cjc.be