La valeur de la culture

Début mars, la proposition de loi à la sauce « HADOPI » a refait son apparition en Belgique. Ce type de loi avance la riposte graduée [1] comme la solution censée rétablir l’âge d’or de la vente des CD des industries du divertissement, quitte à suspendre l’abonnement internet des internautes.

Des citoyens se sont organisés pour contrer ces offensives [2] , comme la NURPA et Hadopi Mayonnaise deux collectifs belges de défense des droits et libertés des citoyens sur Internet (aujourd’hui réunis) [3]. Parce que derrière la question de savoir si les jeunes écoutent la musique comme il faut ou non, ce sont bien des libertés fondamentales qui sont en jeu [4] et notamment notre rapport à la culture. Sous pression, la proposition de loi est actuellement suspendue.

Un cadre de réflexion erroné

On a souvent tendance à considérer la musique [5] soit du point de vue de sa valeur économique d’échange [6] , soit en se concentrant uniquement sur les revenus des artistes [7] . Ce cadre de réflexion issu du discours des ayants droits [8] évacue ainsi toute possibilité d’évoquer la dimension culturelle des œuvres.

On peut au contraire considérer la culture comme complètement détachée de sa valeur économique, « barrière artificielle » dont le but est de faire payer un droit d’accès [9]. Ce « concept [..] économique de valeur d’échange ne s’applique [..] qu’aux marchandises, c’est à dire à des biens et à des services qui ont été produits en vue de leur échange marchand » [10] .

Il ne faut pas poser la question, au sujet d’une œuvre, « Combien ça vaut ? » mais « Qu’est-ce que ça vaut ? ». La réponse à cette dernière ne fera pas consensus, comme c’est le cas avec le prix des CD, par exemple. Elle sera forcément subjective et propre à chaque individu parce qu’il est un individu authentique, avec ses aspirations et désirs profonds, sa symbolique à lui et ses goûts esthétiques. Pour cela, il faut reconsidérer la culture comme génératrice d’une valeur sociale irréductible à un prix de revient.

Monopole VS accès libre et universel

C’est dès lors considérer un « droit à l’accès universel et illimité au savoir et à la culture » en refusant à une poignée d’industriels de s’approprier ce qui vaut, selon eux, la peine d’être lu, dit, écouté et vu. Tout ce qui ne rencontrera pas leurs objectifs financiers sera déclaré indigne d’intérêt… où est la culture dans cette démarche ?

Si on se place du point de vue culturel, ce n’est alors plus tant les artistes qui ne sont pas assez rémunérés à cause du téléchargement illégal, mais les industriels qui, téléchargement illégal ou non, ne rémunèrent de toute façon pas de manière équitable et juste ce qui sera indigne de leurs intérêts.

Car la valeur d’échange d’une œuvre numérique est « entièrement liée à la capacité pratique de limiter sa diffusion libre », sa copie, l’imitation [11] ou le remixe. Tout l’enjeu de l’industrie de la musique sera donc d’ériger et faire valoir ces barrières à la libre diffusion [12]. En bref, de raréfier artificiellement ce contenu.

Les moyens de production et de diffusion sont maintenant à la portée de tous

À son essor, les industries du disque apportaient et développaient tout un arsenal technologique pour la production et la diffusion de la musique qu’il était impossible pour un particulier de posséder ou de gérer. De plus, elles prennent en charge le service de promotion des oeuvres.

Mais avec l’avènement d’Internet et la démocratisation des outils informatiques de création numérique, leur rôle n’est plus indispensable, tant sur le plan de la production que de la promotion des œuvres : « Mettre les 28 ans d’enregistrements sur mon site Web en téléchargement gratuit a été une simple procédure de quelques heures d’efforts, ayant abouti de même, instantanément et librement à une distribution mondiale » [13]

Loi répressive VS nouvelle dimension du droit d’auteur

Plutôt qu’une loi de répression ou de filtrage du Net, c’est la remise en question des fondements du droit d’auteur, de son application et donc de la méthode de rémunération qui doivent être revus pour permettre cet accès universel et illimité.

En s’appuyant sur ce qui se fait dans les communautés du logiciel libre [14] , cela se passera forcément avec les licences libres ou permissives (outil légal) pour permettre l’accès universel et illimité à cette culture par Internet (outil technique). Ces solutions permettent cette diffusion du savoir et de la culture en dépassant l’économie du tout-marchand, en changeant de cap.

De manière plus générale, c’est également l’occasion de considérer les moyens d’existence à octroyer pour ces personnes ou communautés qui créent une valeur autre qu’économique. Peut-être les concepts de revenu de vie [15] devraient également avoir droit de cité dans le débat.

Enfin, c’est reconnaître qu’une culture est utile en tant que telle car « c’est la culture qui ne sert à rien qui, seule, rend une société capable de se poser des questions sur les changements qui s’opèrent en elle et de leur imprimer un sens » [16].

Loin de ne s’appliquer qu’aux artistes, je pense que cette question du sens imprimé par notre activité humaine, à nos actes, est à poser pour et par chaque personne dans chaque corps de métier. S’émanciper de la valeur marchande pour se considérer soi-même.

Alfonso Fuca
CJD ASBL

alfonso.fuca@cjdasbl.be

Autres sources
http://www.monde-diplomatique.fr/mav/109/CHEMLA/19340

http://www.laquadrature.net/fr/le-filtrage-du-net-contraire-aux-droits-fondamentaux

[1La riposte graduée « consiste à sanctionner de manière progressive les individus partageant, sur Internet, des fichiers sans autorisation préalable des ayants droit. L’ultime sanction entraîne la coupure de la connexion Internet utilisée, éventuellement assortie de peines supplémentaires ». Citation de l’article : Riposte graduée contre une HADOPI à la belge

[2D’autres menaces pèsent, issues notamment de ces mêmes industries du divertissement, comme l’ACTA encore le TPP, Trans Pacific Partnership Agreement

[3Voir http://www.nurpa.be et http://www.hadopimayonnaise.be/. Pour la loi HADOPI en France, l’un des collectifs citoyens les plus actifs est La Quadrature du Net.

[4Les lois de répressions et de contrôle d’Internet, sous prétexte de protection de la culture, ont des effets désastreux sur la liberté d’expressions et l’accès à l’information.

[5Et plus généralement toutes les œuvres numériques ou numérisées.

[6C’est à dire leur prix

[7En s’appuyant sur des chiffres astronomiques issus de l’industrie du disque et non d’études indépendantes ; en usant d’amalgames et d’un vocabulaire ambivalent.

[8Ou gestionnaires des droits patrimoniaux d’une œuvre, comme la SABAM pour ce qui concerne la Belgique

[9André Gorz, L’immatériel, p31. Il s’agira du droit d’auteur dans le cas de la musique.

[10André Gorz, L’immatériel, p.35.

[11« ... c’est à dire de limiter avec des moyens juridiques (brevets, droits d’auteurs, licences, contrats) ou monopoles, la possibilité de copier, d’imiter ces oeuvres : Enzo Rullani, « La capitalisme cognitif : du déjà vu ? », art. Cit., p. 90.

[12Dans le but de s’octroyer un droit unilatéral sur les moyens juridiques (droit d’auteur) ou logiciel (les verrous numériques comme les DRM) de reproduction du contenu.

[14Avec en tête, le mouvement du logiciel libre

[15Aussi appelé Allocation universelle

[16André Gorz, L’immatériel, p.31.