L’ennui, un art à exploiter !

L’été est là. Les projets ont abouti. On fait le bilan d’une année bien remplie tout en pensant déjà aux projets suivants. Dans nos organisations et associations de jeunesse, on prépare aussi le rush des camps, des plaines, des séjours. Sur le terrain, ils sont des centaines à s’activer pour offrir à des milliers d’enfants 1001 activités aussi variées les unes que les autres. Bien sûr, il faut un programme, un équilibre, un rythme, de l’originalité. Revisiter les incontournables pour proposer du neuf. Mais dans cette course folle, n’oublions pas de laisser une place à l’ennui !

La chasse à l’ennui

Nous vivons dans une société qui semble avoir une peur panique du vide. Tel « l’horror vacui » d’Aristote développé par la physique quantique - le vide qui a horreur de lui-même et qui a tendance à se remplir -, nous voulons en permanence organiser notre temps de peur qu’il nous échappe. Or, à être trop occupé à « faire », on n’apprend plus à « être » nous confie Martine Drory [1]. Ce que confirme Teresa Belton [2], experte américaine dans l’impact des émotions sur le comportement et l’apprentissage des enfants. Celle-ci a interrogé un certain nombre d’écrivains, d’artistes et de scientifiques pour explorer les effets de l’ennui. L’ennui est souvent associé à la solitude. « Il est vécu comme un "sentiment de malaise" et la société a décidé qu’il fallait être constamment occupé et constamment stimulé ». Alors, on remplit les trous, par de la nourriture, une activité, un rendez-vous...

L’ennui, une bonne école

Pour entrer en relation avec le monde qui l’entoure, l’enfant a besoin de manipuler, de questionner et de se déplacer à un rythme qui lui est propre. Ce qu’il comprend, il le comprend mieux quand c’est lui qui agit. Ses premières activités, c’est lui qui les initie que ce soit dans la cour de récréation, avec ses amis, ou dans des temps informels : il grimpe aux arbres, part à l’aventure, il invente des histoires, les dessine. Il se crée des personnages et les fait jouer...

Permettre à l’enfant de ne rien faire... ce n’est pas rien faire ! Voici ce qu’un enfant fait, quand il « ne fait rien » : il se recentre sur lui, et parfois, dans un dialogue intérieur, il « analyse » des moments vécus pendant la journée ; à l’intérieur de son imaginaire, il reconstruit sa réalité ; il trouve les ressources nécessaires, des astuces, pour faire face à des difficultés ; il réfléchit à ce qu’il ressent, à ce qu’il est, il raconte ses peurs... Cela lui permet également de stimuler sa créativité : lorsqu’il ne sait pas quoi faire, l’enfant fait bouillonner ses idées qui lui permettent de prendre des initiatives, de se lancer de nouveaux projets, de créer de nouvelles choses. Ces moments de « rien » doivent trouver leur place à côté des autres activités organisées [3].

L’enfant que l’on a suroccupé développe ses compétences mais pas son imagination. Et cette compétence-là manque terriblement aux enfants aujourd’hui. Il s’ennuie ? Tant mieux ! Car l’enfant qui a pu stimuler son imagination pourra y faire appel pour se sortir de situations difficiles qu’il rencontrera inévitablement dans la vie. Ainsi, pour Monique De Kermadec [4], spécialiste en matière de réussite, « l’enfant doit s’ennuyer afin qu’il puise en lui ses propres ressources personnelles ».

Bien sûr, au cœur de chaque projet pédagogique, quel qu’il soit, il existe une volonté affirmée, assumée de mettre en mouvement tous les acteurs… Enfants, animateurs, responsables, cadres, permanents… A tous les niveaux, agir pour un « vivre ensemble » plus harmonieux. N’oublions pas de laisser quelques plages vacantes dans nos agendas, planning et scénarios. Offrons-nous des temps de rien, de pause, de cogitations intérieures planifiés ou imprévus… Laissons le temps suspendre son vol et prenons notre envol !

Pascale Tielemans
Permanente pédagogique - Résonance asbl
pascale.tielemans@resonanceasbl.be