L’eau : bien commun ou produit de luxe ?

À l’heure où les ressources naturelles sont (sur)exploitées dans un but mercantile, l’eau ne fait pas exception à la règle. Cette « marchandisation » (le fait de considérer un élément comme une marchandise ayant un prix) par des entreprises aux intérêts privés, avec l’intention d’en faire une source de profits croissants, est en pleine expansion. Cette richesse commune, qu’est l’eau, devrait être partagé avec tous et non être profitable. [photo : Unicef]

Ce débat ne touche pas seulement les pays sous tutelle du FMI (Fonds Monétaire International) et de la Banque Mondiale, comme on a pu le constater au Mozambique en 1998 et en Bolivie en 2000, mais concerne aussi les pays européens d’une manière plus insidieuse.

Une bonne chose fût décidée par l’Union européenne : l’obligation d’assainir toutes les eaux usées. Effectivement, dans nos villages, il n’est pas rare que ces eaux - domestiques, agricoles, industrielles - vont encore se déverser directement dans les cours d’eau proches, ce qui est fort dommageable pour la faune et la flore locales.

Un retard conséquent a été accumulé à ce niveau en Belgique, plusieurs fois rappelée à l’ordre par l’Europe pour être en conformité avec la directive. Est-ce par facilité, par rapidité, par intérêt ou par vision idéologique ? C’est le PPP - Partenariat Public-Privé - qui est venu s’imposer pour mettre en œuvre ce chantier colossal.

Concrètement, comment s’organise ce partenariat ? Les autorités publiques délèguent totalement la gestion des infrastructures traditionnellement publiques, à un entrepreneur privé. Ce partenaire privé est, dans la plupart des cas, une filiale d’une multinationale spécialisée dans le domaine, par exemple Aquiris, qui est une filiale de Veolia. Cette société n’est pas un simple exécutant d’une commande publique mais devient gestionnaire autonome et à part entière des infrastructures mises à la disposition de la collectivité. Les Bruxellois ont pu constater des répercutions inattendues de ce type de partenariat, lors de la fermeture par l’exploitant de la toute nouvelle station d’épuration de Bruxelles Nord au mois de décembre 2009.

D’autres exemples dans nos pays voisins viennent renforcer les effets néfastes de ce type de partenariat : contrat secret entre les municipalités et l’entreprise « partenaire », hausse constante de la facture d’eau pour le citoyen, corruption des élus, conflits d’intérêt, eau de moins bonne qualité, gaspillage de la ressource à cause de fuites non colmatées dans le réseau de distribution, investissements dans l’entretien des installations existantes insuffisants.

Il est indéniable que le secteur privé puisse amener une expertise et une expérience que la sphère publique n’a pas. Cependant tout profit généré par un bien commun doit être, en principe dans nos sociétés dites démocratiques, redistribué à la communauté. De plus, quand il s’agit de travaux de grande ampleur, amortissables en 30 ou 50 ans, seule la collectivité peut les assumer car elle ne cherche pas à faire du profit à très court terme ou à faire des économies au détriment de la longévité, mais à offrir des infrastructures de qualité à nos descendants.

« Inutile de tirer votre épée pour couper de l’eau ; l’eau continuera à couler » Li Tai Po, poète chinois.

Fabien Lamy
pour le CJC
flamy@cjc.be