L’Europe ne se construit pas avec des traités…

Depuis le 1er Janvier 2014, les citoyens issus de Roumanie et Bulgarie ont le droit de circuler et de travailler librement dans toute l’Union Européenne. Une dernière étape d’un long processus bureaucratique qui a soudainement donné suite à des disputes politiques et des manipulations de l’opinion publique dues, pour une part, à des raisons budgétaires et, d’autre part, à des préjugés culturels.

Un changement pas si inattendu

Devenus membres en 2007, ces deux pays ont adhéré à l’Union Européenne en acceptant les restrictions à la circulation imposées à leurs concitoyens par les autres états membres afin de bloquer d’éventuels flux de main d’œuvre à bas coût. Les restrictions avaient une durée maximale de 7 ans et ont donc automatiquement expirées au 1er janvier 2014. Des limites qui n’ont d’ailleurs étés appliquées que par 9 pays sur les 25 que compte l’Union Européenne ; les 16 autres ayant fait le choix de n’imposer aucune restriction. Aujourd’hui, à l’exception de la Croatie qui vient d’adhérer à l’UE, tous les citoyens des 27 autres états membres peuvent se rendre librement dans n’importe quel pays [1].

Ce qui ne change jamais : l’hystérie de l’invasion et la mystification de la réalité

Partout en Europe, la levée formelle des restrictions de circulation qui concernaient les ressortissants roumains et bulgares a dégénérée en une véritable phobie migratoire. Au Royaume-Uni, le Premier Ministre David Cameron a lancé une croisade contre le « tourisme social » [2] en proposant des mesures plus strictes rendant l’accès des immigrés aux services sociaux plus difficile. Ceux-ci étant coupables, selon lui, de se rendre en Angleterre uniquement dans l’optique de profiter du système social en vigueur et ce, sans avoir l’intention de s’installer à long terme dans le pays. Aux Pays-Bas, en Allemagne, en France ou encore en Suisse, les partis politiques eurosceptiques ont poussé le même type d’arguments pour gagner le consensus populaire. Parmi les exemples récents de cette phobie migratoire, citons la surprenante hausse d’électeurs favorables au Front National aux élections administratives françaises [3] ou encore l’approbation des quotas pour les immigrés européens en Suisse suite à un référendum populaire qui restera dans l’histoire du pays [4].

Une rhétorique surfant sur la crise économique et le manque de ressources disponibles pour leurs "propres citoyens" a été développée dans ces pays d’accueil, en mélangeant des raisons budgétaires et des préjugés culturels honteux, notamment, à l’égard des Roms ou d’autres qui ont été dépeints comme des voleurs d’emploi. Une confusion créée et utilisée par certains partis politiques et reprise également dans la presse sans le nécessaire approfondissement des faits. Résultat : la peur des envahisseurs roumains et bulgares s’est propagée.

La liberté de circulation, pas aussi libre qu’on ne le croit...

Afin de fournir un cadre complet d’informations, il ne paraît pas inutile de rappeler quelques règles et statistiques clés concernant la libre circulation.

Tout d’abord, tous les citoyens européens ont le droit de se déplacer librement dans un pays membre tout en tenant compte des limitations prévues dans le temps et en termes de ressources. Après trois mois de libre séjour, le citoyen immigré doit prouver qu’il dispose de ressources suffisantes et d’une assurance maladie afin de ne pas devenir une charge pour les services sociaux du pays accueillant sous peine d’expulsion.

Deuxièmement, les statistiques démontrent que les immigrés sont plutôt des contributeurs nets pour le budget social du pays d’accueil car il s’agit principalement d’hommes, dont les familles sont restées dans leur pays d’origine, et d’étudiants. Ces personnes n’utilisent qu’une petite partie de leurs cotisations sociales ; le reste pouvant donc servir au financement d’écoles, d’hôpitaux ou encore des retraites du pays accueillant [5].

Comment la désinformation peut-elle si facilement nous convaincre ?

Cette question en induit une autre : un traité est-il suffisant pour dissoudre les préjugés culturels ? Non, évidemment. L’exemple des Roumains et Bulgares nous explique que ce n’est pas une loi qui nous rapprochera de l’étranger et qui fera de l’Europe un continent uni. Les automatismes des directives sont utiles pour gommer les divisions institutionnelles mais les décalages culturels peuvent rester forts si les populations ne surmontent pas la peur liée à l’inconnu.

En effet, la désinformation se base sur des éléments informels qui résident dans nos expériences ou mieux, inexpériences de l’autre. La liberté de circulation n’est rien si elle est simplement consignée sur un papier, un traité ou encore calculée dans une statistique. Elle vit grâce à la salutaire mixité culturelle quotidienne et notre volonté de mieux nous comprendre.

Les citoyens roumains et bulgares, comme tous les Européens, seront vraiment « libres » de circuler au sein d’une Europe unie uniquement lorsqu’ils se sentiront accueillis par nous, nos sourires et un traitement égalitaire sur leur lieu de travail, sans aucun préjugé.

Enrico De Sanso
Conseil Jeunesse Développement
enrico.desanso@gmail.com