Etre « catho » a-t-il encore un sens aujourd’hui pour une Organisation de Jeunesse ?

La décision de la Fédération des Scouts Baden-Powell de Belgique d’abandonner la référence à Dieu de leur loi a suscité et suscite encore beaucoup d’interrogations et de réactions. Cette décision est motivée dans les « Libre » et « Soir » par différents éléments dont l’ouverture de la recherche de sens à différents courants philosophiques et religieux, la rencontre d’un pluralisme grandissant, la dimension individuelle de la construction du cheminement spirituel des jeunes, la tendance à confiner la spiritualité comme la religion dans la sphère privée ou la non imposition d’une référence "par en haut".

Ce choix traduit une certaine analyse des évolutions de la société et une certaine stratégie pour adapter les missions de son organisation à celle-ci. Cette démarche est tout à fait honorable mais les débats qui ont suivi cette décision taisent jusqu’à présent les autres choix possibles, les autres orientations, les autres compréhensions des évolutions qui nous touchent tous. Le Conseil de la Jeunesse Catholique (CJC) est une coordination d’Organisations de Jeunesse dont les membres, et plus particulièrement les mouvements, touchent plusieurs dizaines de milliers de jeunes à Bruxelles et en Wallonie. Nous sommes confrontés aux mêmes changements sociaux et aux mêmes enjeux d’évolution. Le CJC et ses organisations portent toutefois un autre regard sur cette évolution de la société et sur les réponses que nous pouvons y apporter.

La place de l’Eglise institutionnelle dans la vie des Belges ou le rapport qu’ils ont à la religion ont considérablement changé au cours des décennies précédentes, tout comme les autres dimensions de la vie en société d’ailleurs. Pour autant, « l’Eglise » ou la « foi » ne sont qu’une partie d’une « identité chrétienne » qui reste largement répandue dans la société. Cette identité a marqué et marque encore le rapport des gens entre eux, dans leurs rapports individuels et institutionnels. Pour en pointer quelques éléments, relevons que cette identité passe par une attention particulière à l’autre, à l’impact des actes que nous posons sur les autres, par l’empathie et l’altérité. Elle suppose également une reconnaissance de l’unicité et de l’importance de chaque personne, quelles que soient ses caractéristiques. Elle se caractérise par une vision de la construction de la personne qui passe par le groupe, par le fait d’intégrer l’identité de ceux avec lesquels on vit, au-delà de nos seules expériences personnelles. Elle se traduit par le choix d’une éthique solidaire, vécue en priorité avec les plus pauvres et précarisés. Elle passe par un rapport aux institutions qui vise à rapprocher le plus possible l’action publique de la réalité de vie des gens, des entités et niveaux de pouvoirs proches d’eux, ce qu’on appelle la subsidiarité. En dehors des éléments strictement religieux, l’identité « chrétienne » est encore largement répandue dans notre société, malgré ses évolutions. Le CJC s’y inscrit pleinement et est convaincu de la nécessité d’en perpétuer le sens et l’intérêt.

Cette identité « chrétienne » concerne évidemment aussi, mais donc pas seulement, le rapport à la religion, à Dieu, à la spiritualité et au sens. Sur ces dimensions, le CJC et ses membres ont une position totalement libre, critique et franche. Le choix d’une approche chrétienne de ces dimensions, signifie faire le choix de poser la question de Dieu à partir de l’Evangile tout en acceptant des réponses différentes à la question ; le choix d’un rapport non possessif à la vérité qui permette d’être davantage chercheurs que détenteurs de celle-ci. Une telle démarche s’inscrit dans une dynamique de pluralisme situé.

Le choix d’une identité chrétienne peut paraître comme un obstacle, voire un paradoxe dans cette volonté de proposer une approche ouverte au pluralisme. Nous sommes conscients que faire un tel choix, définir ce cadre général, c’est se donner des contraintes, des balises et des repères pour l’action et donc potentiellement se couper d’autres possibilités qui se présentent à nous. Pour autant, cette démarche ne bride pas la liberté, elle la rend possible. La liberté nécessite de prendre conscience que ses propres choix sont influencés par des cadres qui nous préexistent et par des contraintes qui s’imposent à nous. Ces cadres sont transmis par l’éducation, les rencontres, la culture. Ces contraintes sont les convictions et valeurs intégrées, l’histoire personnelle, les capacités intellectuelles ou physiques, l’état de santé, les ressources, etc. Beaucoup de ces éléments nous échappent, mais nous pouvons aussi en objectiver, en tenir compte, les identifier, les valider et les orienter. Mettre à jour notre identité, l’interroger dans toutes ses dimensions, permet de tenir compte de ces cadres et contraintes. Ce faisant, nous sommes aussi plus libre de les redessiner et les réécrire.

Le choix d’une identité chrétienne dans nos organisations de jeunesse nous pousse à aborder ces questions et à les traiter au regard de l’apport de la tradition chrétienne. Il ne s’agit pas dire ce qui est vrai et ce qui est faux mais d’interroger, avec force et ténacité, le Bon, le Beau, le Bien, le Juste ou encore la Responsabilité. Il s’agit de chercher ce qui transcende l’homme pris individuellement pour mettre des mots sur ce qui fait la particularité de l’Homme et de sa destinée à travers les millénaires. Tout cela, en ne réinventant pas la roue mais en se basant sur les réflexions de ceux qui nous ont précédés.

La société multiculturelle et ouverte dans laquelle nous vivons est une chance. La liberté, la citoyenneté et la démocratie ne peuvent s’accomplir qu’en prenant compte des positions de chacun et des cadres préalablement existants. Nous sommes convaincus que la tradition chrétienne, au-delà de la question de la foi, est riche d’enseignements dans la construction de nos identités individuelles, collectives, politiques et sociales. Nous sommes également convaincus que vivre cette tradition chrétienne aujourd’hui laisse le libre choix et ouvre l’esprit.

Aujourd’hui, la référence à Dieu permet d’aborder des questions essentielles de l’existence. Dans notre démarche d’apprentissage collectif, elle permet à différentes personnes d’échanger et de partager à partir de points de départs communs. Chacun y fait son chemin personnel mais intègre ainsi les positions et perceptions des autres personnes qui l’entourent.

Julien Bunckens
Secrétaire général