Disciples d’Erasme ?

À l’approche de ses 30 ans d’existence, le programme européen Erasmus (European Action Scheme for the Mobility of University Students) prépare son bilan annuel. Alors qu’il a permis à plus de 3 millions de jeunes d’élargir leurs horizons à travers le monde, l’émergence d’une « génération Erasmus » a de quoi réjouir le Conseil de l’Europe qui voit se dessiner en elle un avenir radieux fait de tolérance et de respect multiculturel. Cette aspiration est-elle réaliste ou relève-t-elle de la douce utopie ?

La compétence plurilingue
Trouvant ses origines dans le nom du moine et théologien néerlandais Érasme, adepte des voyages à travers l’Europe durant de nombreuses années pour s’enrichir des différentes cultures et développer son humanisme, le programme d’échange Erasmus vise l’apprentissage des langues, mais pas seulement. Au centre des textes de références du Conseil de l’Europe, on trouve la notion de « compétence plurilingue » définie comme « allant au-delà de la pratique de plusieurs langues et constituant aussi l’outil du développement de valeurs humanistes, tolérantes et citoyennes, comme le respect de la diversité culturelle et la conscience du devoir de citoyenneté ». Dès lors, on pourrait postuler qu’immergés dans leur nouvel environnement, les étudiants Erasmus expérimenteraient la différence au point de développer une tolérance nouvelle à la diversité culturelle et linguistique. Plutôt que de poursuivre l’idéal (illusoire ?) du bilinguisme parfait, ils valoriseraient, par exemple, la richesse de la rencontre et l’apprentissage conjoint de la langue. De même, ils toléreraient plus aisément les accents étrangers. De manière générale, ils adopteraient une relation aux normes, sociales comme linguistiques, plus souple. Plus qu’une expérience pratique de langues nouvelles, le programme Erasmus permettrait donc aux étudiants mobiles d’évoluer vers une nouvelle manière d’être, qui serait en accord avec l’identité plurielle de l’Europe.

Paradoxes en question
Or, au sein du discours de l’Union européenne, on peut retrouver une contradiction entre cette vision humaniste de l’expérience Erasmus et des arguments basés sur la recherche de la performance, dans un contexte concurrentiel où il faut maîtriser certaines langues pour se démarquer (l’immersion dans un pays anglophone est, par exemple, présentée comme un atout indéniable pour se démarquer sur le marché de l’emploi). À un discours humaniste, se mêle donc un discours économique et utilitariste. Une recherche universitaire , portant sur les représentations des étudiants venus séjourner en Belgique, relève que cette tension est perceptible dans leur discours. Ainsi, on peut y lire qu’ «  il y a à la fois le souci d’acquérir des compétences très élevées, et l’idée qu’il faut être dans la découverte et l’acceptation ». Dans ses conclusions, l’étude exprime deux postures contraires qu’adoptent les étudiants. La première est dite « relativiste » c’est-à-dire que pour les besoins de la communication, les apprenants adoptent une attitude souple face à la norme et valorisent les connaissances, même partielles, de la langue qu’ils souhaitent assimiler. La seconde est une posture « puriste », à savoir que les étudiants manifestent, par exemple, un rejet des accents étrangers et stigmatisent les interlocuteurs ne parlant pas parfaitement la langue visée. De ce fait, il est question d’un « plurilinguisme de façade », selon lequel « le séjour Erasmus permet de découvrir la culture de l’autre et de soutenir la valorisation de l’interculturalité ». Or, rien que le fait de parler de culture « de l’autre », c’est déjà faire une catégorisation à l’encontre de la mixité culturelle. Il est également question du regard des étudiants sur les personnes rencontrées ; celui-ci serait influencé par la recherche de traits prototypiques à chaque culture, avec des expressions telles que « les Belges sont tous comme ça » ou « les Espagnols font tous ceci ».

So… What do we do ?
À la lecture de ces recherches, il apparaît évident que les belles intentions des instances européennes ne peuvent se concrétiser que dans le cadre d’un modèle éducatif qui tiendrait compte des représentations sociales des étudiants. Il s’agit là d’une des pistes d’amélioration des politiques éducatives européennes sur lesquelles il faudrait davantage se pencher. Si la visée première est de construire une génération tolérante dans la lignée humaniste d’Erasme, la prise en considération des réalités des jeunes doit être la clé de voûte du processus.

Nicolas Kovacs
Chargé de projets et relations extérieures
nkovacs@cjc.be