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Selon nous
Ce matin...
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9/03/2007

09/03/2007

Ce matin, je suis arrivée en retard au bureau. Rien d’exceptionnel jusque là...
Après moult hésitations entre De Brouckère ou Sainte Catherine…, va donc pour De Brouckère ! Comme ça, je m’achèterai un p’tit pain aux olives au Pain quotidien avant d’aller au boulot... Ce coin de rue très "people" de toutes sortes a souvent été dans mes préoccupations.

Voilà que ce matin, le feu pour les piétons est rouge. Je vois quelqu’un couché par terre, le long du magasin design. Aussi scandaleux que ce soit, c’est "comme tous les jours".
Quelqu’un arrive en face de moi, un beau grand monsieur ; on s’arrête tous deux à hauteur du monsieur qui dort par terre, quelques mètres avant le Pain quotidien pour lequel je m’étais dit "si tu y vas pour toi, prends au moins un p’tit truc s’il y a un sans-abri". Si mon portefeuille exsangue n’a pas la capacité d’acheter deux petits pains, alors je me réjouis en prétextant que "si si, je fais régime".
Le beau grand monsieur et moi on s’arrête à hauteur de celui dont le sommier est en pavés. Je l’ai vu de loin, puisque son visage me faisait face, mais c’est pourtant une fois vraiment à quelques centimètres de lui, que je comprends que si je vais au Pain quotidien, ça ne sert à rien d’acheter pour deux.

Oui, ce matin, c’est quelqu’un d’inerte qui est là, couché devant moi. Non, il n’est pas saoul. Non, il n’est pas profondément endormi. Il est juste mort. Au-delà du fait que les morts font quand même un peu peur, surtout quand ce ne sont pas les siens (qui font peur quand même), bien au-delà de la peur, c’est un sentiment sans nom qui m’anime ; une rage immense, une colère sans borne, de l’injustice, du "c’est pas normal", du "ça va pas la tête ?"
Le beau monsieur reste près de moi, puisqu’entre temps j’ai fondu en larmes. Deux dames approchent, voyant une fontaine mobile - moi, s’arrêtent, et pleurent avec moi. Je me sens un peu moins seule... Mais et lui...

Alors j’appelle le 100, alors le 100 arrive à fond de balles - c’est les pompiers ; j’ai dit au téléphone qu’il était déjà mort. Ils vérifient quand même, mais c’est sans équivoque... Oui oui, il est mort. Alors je pleure de plus belle. Puis l’agent de quartier arrive. Il me demande si je le connais ; et allez savoir pourquoi, je lui réponds "non, lui je ne le connais pas, celui que je connais c’est Jean-Marie" (un autre sans abri du quartier).
Et l’agent de me répondre que c’est quand même vraiment dommage.
Quoi donc ?
Que Jean-Marie soit mort il y a trois jours...

Puis je demande quand même si je dois faire quelque chose ; on me dit "non non, vous pouvez rentrer chez vous"
"Je vais travailler comme d’habitude ?"
"Oui, mais essayez d’en parler à votre entourage".


Alors voilà, si quelqu’un a une idée, petite ou grande, sur ce qu’on peut faire, sur ce qu’il ne faut plus faire, pour que redevenir poussière ne s’envole pas vers un infini indifférent..."

Anne-Françoise Beguin

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