Quand un grand homme s’en va ...

On peut vivre avec des hommes et des femmes de notre temps sans avoir conscience de l’héritage qu’ils sont en train de nous laisser. On connaît leur nom, on les lit dans nos quotidiens, on voit les titres de leurs ouvrages dans les rayons de nos librairies.
Mais la substantifique moëlle de leur message nous échappe.
Ces intellectuels, ils sont là, de manière permanente.
Leurs discours, dans les grandes lignes, se baladent dans nos oreilles, et dans nos têtes ; les entendre – même si on ne les comprend pas, pas toujours – nous rassure.
Et puis un jour, ils meurent et on se souvient qu’ils ne sont pas éternels.
On a alors l’impression de ne pas avoir pris le temps d’écouter ce qu’ils avaient à dire.
Il n’est jamais trop tard.

A 40 ans, Albert Jacquart « s’aperçoit qu’[il] n’est pas éternel et qu’[il] ne veut pas gâcher sa vie à des choses dérisoires".
Généticien génial, scientifique pointu, il a su, au bon moment, devenir un passeur de savoir.
Vulgarisant la connaissance scientifique, il s’est aussi enragé et engagé pour des causes qui lui tenaient à cœur.
Cet intellectuel de marque a pourtant su démystifier l’image que l’on a de l’intelligence.
A l’heure de la rentrée des classes, des notes, des évaluations et autres tests de quotient intellectuel ayant pour vertu de rassurer les masses, Jacquart bouscule nos neurones : « Comprendre que l’on a pas encore compris et de faire le nécessaire pour comprendre quand même. C’est ça l’intelligence ! ».

Isabelle Stengers, pleinement et librement en vie, va dans le même sens.
Scientifique et philosophe, Stengers requestionne la place de la Science au sein de notre société.
A travers ses ouvrages, ses mots réveillent nos consciences, nous poussent à nous poser des questions, à remettre le système en question.
Loin des vérités toutes faites, Stengers prône le doute, l’incertitude, l’hésitation.
Elle aussi, nous pousse à ne pas comprendre ce qui semble établi… et à chercher !
Faisant sortir les scientifiques de leur posture de « toute puissance », elle les pousse à rapprocher la science du public « potentiellement intelligent et curieux ».
A sa manière, elle pousse chacun à rester en veille ; à être en marche, à poursuivre une quête.
En somme, être intelligent, c’est être en quête, en questionnement, en actions… en permanence !

« Le diable est dans les détails », et l’ « intelligent » peut, soudainement, être endormi, anesthésié par ce qui l’entoure.
S’il ne savait pas répondre à la question de « comment fait-on pour être intelligent », Jacquart savait néanmoins comment devenir idiot.

« Pour devenir idiot, il suffit d’être passif ».
Et pour être passif, disait-il, il suffit de s’installer avec un paquet de bonbons devant son poste de télévision.

Edgar Morin finit — malgré lui — de compléter son propos.
Ce sociologue propose de réfléchir l’école autrement. Ce lieu d’émergence de l’intelligence, cette plateforme de libres échanges d’idées, est peut-être à réinventer.
Former l’intelligence des individus ne passe sans doute pas, pas qu’uniquement par les démonstrations, et la déduction.
L’imaginaire et la créativité ont une place à prendre dans la construction de nos cerveaux.
Morin apporte son éclairage en rappelant que l’intelligence se mesure aussi dans son aptitude à saisir la complexité des questions, des enjeux de société, à faire face à l’imprévu et à faire des liens.
L’intelligence sort des cases qui cherchent à l’enfermer, elle transcende les deux lettres qui voudraient la figer, une fois pour toutes, dont le nom est synonyme de division !
Elle se voit dans notre manière de réfléchir le monde, de se poser des questions.
Elle se lit aussi dans les actions que nous menons, concrètement, dans la manière créative et réactive d’agir.
Autrement.
Jacquart, Stengers, Morin et les autres sont des éveilleurs de conscience, des empêcheurs de penser en rond qui excitent notre intelligence, l’affinent et l’affûtent.
Ils nous rappellent aussi qu’être intelligent, ce n’est pas un verbe d’état, c’est un verbe d’action. Penser ET agir.

Sans quoi l’intelligence serait gâchée par des choses dérisoires.

Vinciane Hubrecht
Animatrice pédagogique
vinciane.hubrecht@resonanceasbl.be



Pour aller plus loin, quelques ouvrages de référence :
- Albert JACQUART, Marie-José Auderset : Moi, je viens d’où suivi de c’est quoi l’intelligence ? de E=CM2 ; Poche.
- Isabelle STENGERS : Une autre science est possible, manifeste pour un ralentissement des sciences. La Découverte.
- Edgar MORIN : Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur ; Edition du Seuil, 2000.