Afro-américains : l’égalité reste encore un rêve à poursuivre ?

1832, Thomas Darmouth Daddy Rice, un show man déguisé en afro-américain chante dans les cabarets le « Jump Jim Crow ». Ce qui ressemble alors à une simple chanson dédiée à Jim Crow, un esclave africain, et interprétée pour amuser le public, est devenu un mot commun qui a marqué l’histoire des Etats Unis.

En effet, « Jim Crow » fut pendant longtemps l’appellation utilisée pour désigner les lois de ségrégation raciale : le début d’un long drame pour la population noire américaine, une séparation géographique, économique et surtout sociale pour les groupes ethniques différents des blancs.

Six ans plus tard, la loi interdit aux « negroes » (tel que sont appelés les afro-américains) d’accéder et fréquenter les mêmes lieux que la population blanche. « White only » était affiché dans les écoles, les restaurants, les bars, les endroits publics. C’est le début officiel d’une souffrance et d’une lutte sociale pour les droits civils qui se terminera seulement le 2 Juillet 1964. A cette date, le Président Johnson déclare illégale la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe, ou l’origine nationale en signant le « Civil Right Act ».

Pourtant, même si cette loi est considérée comme la loi la plus révolutionnaire des Etats-Unis après celle de Lincoln sur l’abolition de l’esclavage, le « Civil Right Act » est-il vraiment d’actualité dans la société d’aujourd’hui ?

Un changement était indispensable pour mettre fin à la ségrégation raciale, mais après 50 ans de conquête pour leurs droits civils, peut-on vraiment affirmer que la discrimination est terminée pour les afro-américains ? Les Etats-Unis s’interrogent… et les résultats apparaissent dramatiques.

Si, en 1960, les Noirs devaient s’asseoir à l’arrière des bus, ne pouvaient pas se présenter aux élections ou témoigner au tribunal, aujourd’hui on assiste à des discriminations subtiles dans les écoles, sur les lieux de travail, dans la politique.

Une recherche de la prestigieuse université de Los Angeles a démontré une corrélation entre écoles, ségrégation et répartition raciale des habitations. Dans une ville démocratique et multiculturelle comme New York, on trouve encore, à l’heure actuelle, des quartiers réservés essentiellement à la population noire où trouver un enfant blanc à l’école est presque impossible). Les résultats scolaires ainsi que les financements publics sont souvent bien supérieurs dans les « écoles blanches ». Le taux d’abandon de scolarité est lui supérieur dans les « écoles noires ». De plus, la migration des afro-américains vers les métropoles comme Chicago, Philadelphie, Los Angeles, Detroit a causé, de manière indirecte, une séparation géographique de la population telle que l’absence des noirs dans un quartier peut être une des conditions déterminant la valeur de l’immobilier.

En revanche, si, dans les années 60, seul un enfant noir sur quatre terminait le collège, aujourd’hui la majorité arrive au bout ; les résultats de réussite à l’université ont, quant à eux, plus que doublés. Un très bon exemple est, qu’aujourd’hui, les Etats-Unis sont présidés par un afro-américain diplômé d’Harvard, université prestigieuse et reconnue au niveau international acceptant depuis peu des étudiants noirs.

Un demi-siècle et un président afro-américain sont-ils suffisants pour abolir le souvenir de siècles de souffrance pour une bonne part de la population américaine ? La recherche d’une réponse semble être plus douloureuse qu’il n’y paraît…

Cent cinquante ans d’esclavage semble avoir légitimé les blancs à créer un rapport de soumission vis-à-vis des noirs, le concept d’égalité semble faire peur, pas pour des intentions précises mais parce-que les habitudes ne sont pas fondées sur une base stable.

On reconnait la diversité des minorités et on essaye de les défendre mais, pour les afro-américains, cela semble différent : l’indépendance ou l’émancipation d’un peuple qui a vécu plus en esclavage qu’en liberté dans sa propre nation et une loi jeune de 50 ans ne représentent qu’une petite goutte dans l’océan. Un demi-siècle de droits civils a permis le développement d’une « black middle class » qui n’existait pas mais qui ne dispose encore que de peu d’influence.

Le fossé entre noirs et blancs est encore élevé. Aujourd’hui encore, des épisodes de discrimination sont à l’ordre du jour ; les récents évènements de Ferguson en sont un bien triste exemple.

Si les jeunes sont en colère et ont envie de se rebeller face à l’inégalité sociale, les plus âgés engagés dans les révoltes morales depuis les années ’60 s’essoufflent. Ils incitent les jeunes à saisir les opportunités créées par les luttes de leurs ancêtres plutôt que de se perdre dans la victimisation et les récriminations.

La frontière entre blancs et noirs semble encore nette et mène à une conclusion un peu amère : celui qui à une époque aurait été appelé colored ou negroes reste facilement prisonnier d’un engrenage social, scolaire, économique et culturel qui, même s’il avance, sera amené à retourner au point de départ. Une sorte de triste « Jeu de l’Oie » entre les différentes origines de race.

Après les longues et dures batailles, la route vers l’égalité est encore longue à parcourir… Reste à espérer que la chanson « Jump Jim Crow » ne redevienne pas le « hit-parade » des jeunes américains et pas seulement…

Katia Giovanetti
Résonance asbl
katia.giovanetti@resonanceasbl.be