
Carte blanche de Brice MANY, Secrétaire général du Conseil de la jeunesse catholique, parue dans la Libre Belgique le 04/04/2008
L’idéologie sous-jacente de ce produit se résume à considérer non seulement que les jeunes n’ont rien à apporter à notre société mais qu’ils y sont même tout simplement néfastes.
Mosquito ? A première vue, on imagine une nouvelle marque de produit antimoustique. Mais la réalité est plus sombre ; ce ne sont pas les petits insectes parasites que l’on cherche à réprimer. Il faut se rendre à l’évidence, ce sont les jeunes qui sont visés par cet appareil qui émet des sons très aigus que leurs seules oreilles peuvent entendre. Et c’est bien eux que l’on considère par là comme des nuisibles qu’il convient de chasser.
En tant que porteur d’une parole publique sur les réalités des jeunes de nos organisations, nous ne pouvons tolérer que soit ainsi porté atteinte aux droits fondamentaux garantis pour eux dans notre pays. En effet, comme le précisait récemment un quotidien, cet appareil induit à la fois une discrimination envers les jeunes, un traitement inhumain et une atteinte à leur intégrité physique, voire morale, sans compter l’obstacle qu’il pose à leur liberté d’association et de réunion. Le petit monde de la Jeunesse s’est ainsi mobilisé contre ces dangereux engins et a appelé à soutenir la pétition de l’ASBL Les Territoires de la Mémoire contre les "mosquitos", au travers notamment du Conseil de la jeunesse d’expression française.
La Jeunesse attendait également une réponse politique à cette injustice faite aux jeunes. Et celle-ci est venue dès l’apparition des premiers "mosquitos" dans notre pays. La classe politique s’est quasi unanimement indignée contre le principe même de ce genre d’appareil. Récemment, le ministre de la Jeunesse en Communauté française a d’ailleurs décidé d’agir pour que ces engins ne soient plus commercialisés, soutenant lui aussi la pétition "antimosquito". Nous ne pouvons que le soutenir dans les démarches qu’il a entreprises, notamment auprès de l’Union européenne.
La Commissaire européenne en charge de la protection des consommateurs s’est néanmoins déclarée incompétente dans ce domaine, indiquant qu’il revenait à chaque Etat membre d’adopter pareille mesure. On ne peut que déplorer que même l’argument de la menace sur la santé du consommateur, pourtant formulé en terme de régulation des marchés économiques qu’affectionne d’ordinaire l’Europe, n’ait pas suffi pour la convaincre d’intervenir.
Que dire, même, quand on voit l’Europe sans réaction à la violation de l’interdiction de tout traitement inhumain et dégradant pourtant prévue dans sa Convention européenne des droits de l’homme... on est sans voix !
Cette débâcle politico-institutionnelle ne doit pas nous faire oublier de nous intéresser au fond du problème que soulève le "mosquito". En effet, il n’est essentiellement qu’un des derniers avatars de l’individualisme triomphant qui domine notre société. L’idéologie sous-jacente de ce produit se résume à considérer non seulement que les jeunes n’ont rien à apporter à notre société mais qu’ils y sont même tout simplement néfastes.
Cette méfiance croissante envers les jeunes a des origines multiples. La surmédiatisation de la délinquance juvénile est l’une d’entre elles, et c’est aussi celle que la promotion du "mosquito" met en avant de la manière la plus crue. A côté d’un autre stéréotype tout aussi vivace, à savoir le caractère antisocial des jeunes.
Mais si le fabricant du "mosquito" ne fait donc qu’exploiter - avec un cynisme certain - une tendance sociétale qui n’est pas de son fait, son produit reste indéfendable de par sa nature même : il est entièrement conçu pour exploiter une particularité physiologique intrinsèque à tous les moins de 24 ans. Cette stigmatisation est d’autant plus aveugle que l’appareil agit sur une certaine zone, soi-disant à titre préventif. Et ceci ne peut que conduire à d’inquiétantes dérives lorsqu’il est installé dans un espace public.
La parcellarisation de la société en tranches d’âge de plus en plus étroites a donné lieu à une meilleure identification des besoins de toutes et tous et à la résolution de certains problèmes spécifiques à certains âges de la vie - et notamment de la jeunesse. Mais parallèlement est apparu et se creuse toujours ce qu’on appelle - souvent avec résignation - le fossé des générations.
Renouer du lien nécessite une ouverture mutuelle : chacun doit faire un pas vers l’autre pour qu’un dialogue puisse s’engager, pour qu’une rencontre démocratique puisse s’initier. Par sa décision, la Commission européenne vient cependant de laisser à chacun la liberté de se procurer un appareil permettant de remodeler son paysage social au quotidien. Et donc d’ignorer plus facilement certains prétendus indésirables. Au final, ce ne sont pas les jeunes cibles du "mosquito" qui sont antisociales, mais bien ses utilisateurs...
Le CJC, qui représente cent mille jeunes, n’a jamais voulu jouer le jeu du communautarisme en rentrant dans une logique d’opposition des jeunes contre leurs aînés. Au contraire, il a toujours défendu l’idée d’une société naturellement plurielle et fondamentalement solidaire, d’une société dénuée de toutes formes d’exclusion, d’une société reconnaissant pleinement la place et l’apport des jeunes en son sein. Le "mosquito" n’est donc rien de moins qu’un affront à notre projet citoyen.
Pendant 3 ans, le CJC valorise l’engagement volontaire des jeunes. Dans ce cadre, des soirées-rencontres ont été organisées du 1er au 5 octobre 2007 dans différentes régions de la Communauté française.
Au travers d’ateliers ludiques, les jeunes ont présenté leur OJ et leur action. Ils se sont exprimés sur les responsabilités et missions des volontaires, les aspects relationnels et communicationnels de l’engagement, le soutien apporté par les OJ, les valeurs défendues, etc.
A la suite du sondage « la radiographie du volontaire », ces soirées, intitulées « Prises de sens », ont réuni des jeunes issus d’OJ différentes mais tous animés d’un engagement positif et constructif. Retour sur quelques réflexions tirées de ces échanges…
Aussi nombreuses que diversifiées, les actions que réalisent les volontaires relèvent de nombreux domaines : animation et encadrement, logistique, organisation d’activités, communication, formation...
Ces actions peuvent également être classées en deux catégories en fonction de leur rapport au temps :
L’organisation ou la participation à des activités ordinaires et récurrentes : animations, formations, soutien logistique…
L’organisation ou la participation à des activités extraordinaires et ponctuelles : ciné-débat, campagnes d’action, ateliers, manifestations… Les jeunes peuvent toutefois cumuler l’organisation ou la participation à plusieurs activités de ce type.
De plus, non contents d’agir, les volontaires communiquent énormément autant sur les actions elles-mêmes que sur les motivations qui poussent celles-ci et sur les résultats qui en découlent. Cette communication revêt des formes très variées : reportages, films, flyers, site internet, radio, revues, blog…
S’engager dans une OJ, c’est également assumer des responsabilités. Pour les jeunes, leurs principales responsabilités sont de créer un cadre relationnel épanouissant pour tous, de représenter leur OJ à l’extérieur, de participer d’une action d’éducation permanente et enfin de réaliser des missions spécifiques en lien direct avec l’objet social, le projet de l’OJ.
Ce qui motive avant tout les volontaires, c’est le partage, les rencontres, les échanges, l’ambiance, la bonne humeur, la convivialité… Tous ces aspects relationnels de l’engagement sont des motivations essentielles qui amènent le jeune à entrer dans l’OJ et à y rester.
Ce n’est donc pas étonnant de voir que les jeunes se placent véritablement dans une logique collective de service. Avant toute chose, ils considèrent en effet que leur engagement est utile à la société car celui-ci porte des valeurs, des idéaux de changement, d’évolution de la société et du monde.
Dans une perspective plus concrète, les volontaires n’oublient pas que leur engagement est également utile aux autres dans le sens où il est un soutien et une aide dans le développement d’autrui. Enfin, cet engagement est aussi utile aux jeunes eux-mêmes car il leur permet de se connaître davantage, de s’épanouir, d’acquérir des compétences et de s’amuser.
Pour les jeunes, être volontaire c’est une manière d’être et de penser pour laquelle il faut certains moyens. Autrement dit, pour les jeunes des OJ, pour que le volontariat existe, il faut :
un cadre composé d’une part d’une structure qui soutient le volontaire et le reconnaît pour ce qu’il est et ce qu’il fait et d’autre part de moyens d’agir, par exemple des moyens financiers.
des attentes, des envies, des motivations qui poussent à l’engagement (faire le bien, être ensemble, convivialité…).
des volontaires qui investissent du temps, de l’argent, de la motivation, de l’énergie, de l’humour, de la passion…
des actions (éducation, animation…).
des valeurs qui donnent aux actions leur sens et qui leur mettent également des limites, qui cadrent ces actions (solidarité, respect, écoute, égalité, courage, altruisme, citoyenneté, démocratie…).
Ces soirées-rencontres ont permis aux jeunes de débattre de leurs représentations et d’appréhender d’autres réalités. Ils ont exprimé l’importance qu’ils accordent à la fois aux missions qui leur sont confiées par leur OJ et aux valeurs qui sous-tendent les actions qu’ils portent.
En ce qui concerne ces valeurs qui sous-tendent l’engagement, les premiers résultats du sondage « la radiographie du volontaire » se voient confirmés. On retrouve les mêmes mots forts de sens : solidarité, rencontre, amitié, amusement, respect, écoute… Ces aspects relationnels constituent également une grande partie des motivations qui amènent les jeunes à s’engager dans une organisation de jeunesse.
Ensuite, les jeunes volontaires ont clairement identifié toute l’utilité de leur action. Elle est utile à eux-mêmes, aux autres et à la société. Ceci complète le résultat du sondage selon lequel 58% des jeunes considèrent leur engagement comme utile. S’inscrivant dans une logique collective, les jeunes peuvent replacer le sens de leur action dans un contexte plus général de service aux autres et de participation à la construction d’un monde meilleur.
Ces soirées ont également permis de développer une définition commune du volontariat. Les jeunes appréhendent leur action dans une logique de don / contre-don (donner et recevoir) plutôt que selon une logique de service offert sans retour. Ce contre-don peut prendre plusieurs formes mais il est généralement immatériel : en retour de leur engagement, les jeunes volontaires attendent de la reconnaissance, un épanouissement personnel, l’acquisition de compétences et de savoirs-être, etc.
Le volontariat vu par les jeunes ayant participé aux « Prises de sens », c’est un engagement où chacun donne et reçoit, où chacun apprend par l’acquisition de nouvelles compétences, par la rencontre de l’autre, par la vie en groupe et par la prise de responsabilités.
Pendant 3 ans, les OJ du CJC valorisent l’engagement volontaire des jeunes. Dans ce cadre, du 15 mai au 15 juillet 2007, le sondage « la radiographie du volontaire » a été mis à la disposition des internautes sur le site www.cjc.be.
Les jeunes se sont exprimés sur leur vision de leur engagement, sur les motivations qui les poussent, sur le rôle et la place du volontaire dans son OJ et dans la société, etc.
Bien qu’il ne s’agisse pas d’une enquête scientifique représentative, voici quelques résultats qui nous montrent tout de même que l’engagement volontaire n’a rien perdu de son dynamisme.
Pour les sondés, leur volontariat est une chose sérieuse. La plupart se sentent énormément (22%), beaucoup (49%) ou moyennement (20%) engagés dans leur OJ et leur motivation est plutôt grande. La plupart se sentent très utiles (58%).
10% consacrent à leur action au moins une heure par semaine ; 32% y consacrent de 2 à 5h par semaine et 24% de 6 à 10h par semaine ! Pour eux, les grands mots qui caractérisent le volontariat sont : la solidarité, la rencontre, la défense des valeurs, le partage, le service et l’amusement.
On peut diviser les tâches et rôles des volontaires en 2 grandes catégories :
- l’action de terrain, qui représente la plus grande part de l’engagement bénévole. 57% des volontaires animent ou organisent des activités, 33% coordonnent une équipe, 29% participent ou bénéficient des activités et services des OJ, 26% soutiennent l’action de terrain ;
- l’encadrement de l’action de terrain. 27% représentent leur OJ à l’extérieur, 26% sont membre de l’Assemblée Générale ou du Conseil d’administration de leur OJ, 23% forment d’autres volontaires, 19% font de la gestion administrative et financière.
Pour les sondés, l’engagement volontaire en OJ, c’est aussi défendre des valeurs et des idéaux (66%), assumer des responsabilités (53%), faire de nouvelles connaissances (52%), préparer des activités (48%), se former pour s’améliorer (25%), et prendre une place dans la société (24%).
Pour la plupart des répondants, la considération de leur engagement à l’extérieur ne pose pas problème. 70% parlent de leur engagement à l’extérieur et celui-ci est perçu positivement par leur famille (77%) et leurs amis (63%).
A leur arrivée dans l’OJ, les jeunes espéraient trouver : un épanouissement personnel (52%), une rencontre avec d’autres (52%), de l’amusement (32%) et une expérience de la vie en groupe (32%). Aujourd’hui, ces attentes ont été rencontrées pour la plupart d’entre eux. Certains ont également acquis des compétences (41%) et trouvé l’envie de prendre des responsabilités (35%).
Par la suite, ils aimeraient acquérir des compétences (25%), s’épanouir personnellement (25%), que cette expérience devienne un tremplin pour autre chose (25%), et 20% souhaitent défendre une cause, un idéal.
Enfin, beaucoup identifient d’autres apports positifs de leur engagement. Ils se disent plus mûrs, responsables, tolérants, ouverts à la différence ou encore autonomes.
Globalement, le volontaire se sent bien dans ses baskets, il aime ce qu’il fait et connaît les motivations qui le lient à son action bénévole. Il a conscience que son engagement est utile aussi bien à la société qu’à lui même et qu’il est soutenu aussi bien à l’intérieur de son OJ qu’à l’extérieur.
« Mon engagement est utile… »
« En dehors de mon OJ, je m’engage au niveau… »
« Je suis engagé dans cette organisation depuis… »
Le Professeur Ben Evolla
Les jeunes, c’est la vie ! Même dans les banlieues...
En France, des voitures, des écoles, des entreprises, des mairies, des postes de police brûlent. Les quartiers sont dévastés par des jeunes gens, voire par des enfants. Les jeunes s’organisent pour en faire de plus en plus, tandis que les politiques répondent par la force et la répression. Fiers de pouvoir dire que le couvre-feu est une bonne solution puisque les incidents ont diminué. C’est tout le système qui craque.
Ce qui se passe en France fait peur parce que ces événements vont à l’encontre de l’idée de la France, pays modèle, stable, riche et paisible. La société ne va pas bien et la preuve se trouve devant nos yeux, personne ne peut le nier.
La peur vient aussi des images véhiculées par les médias, de leur pouvoir d’associations et de connotations. Ces images frappent directement l’imaginaire. La nuit, des flammes, des explosions, les forces de l’ordre. Elles stupéfient parce qu’elles rappellent les guerres, les attentats, les désastres, l’apocalypse. Elles ravivent les sentiments qui y sont associés.
Ce qui engendre ce sentiment de peur est aussi l’impression d’irrationalité, de folie qui entoure la situation. Les explications sont ridicules : il n’y a ni manipulation par la pègre, ni par les islamistes, ni organisation préalable des jeunes. La réponse apportée est absurde : une leçon à coups de matraque ne résoudra rien. A quand une bombe atomique dans les banlieues ?
Ces actes nous renvoient également à nous-mêmes, à notre vulnérabilité et notre impuissance. Nous nous sentons démunis, incapables d’avoir une quelconque prise sur le cours des choses. Nous ne sommes rien.
Enfin, le désespoir de ces jeunes est effrayant. Déjà d’ordinaire, le désespoir fait peur comme s’il pouvait être contagieux. Mais ici, ce sont les jeunes qui le manifestent, qui sont en action... pour détruire. Les jeunes c’est l’avenir. Un avenir qui sent fort le " NO FUTURE ".
De multiples causes expliquent les comportements de ces jeunes. Nous n’allons pas chercher à pointer un coupable mais à mettre en évidence quelques éléments significatifs. La précarité des infrastructures de vie, le déficit de repères culturels, le déséquilibre économique et social sont à prendre en considération de façon fondamentale.
Les jeunes de banlieues sont généralement issus de l’immigration. On sait aujourd’hui que l’intégration n’est pas un processus linéaire et que, après plusieurs générations, ces jeunes se retrouvent déracinés. Ni leur culture d’origine, ni celle de naissance ne les reconnaît comme membre. Ils se retrouvent dans une impasse. Leur seule identité est d’être des " jeunes des banlieues ". A l’âge où le groupe et l’identification à celui-ci sont primordiaux, ils sont " obligés " d’agir selon la norme " on met le feu ". Avec le phénomène de contagion auquel les médias participent sans le vouloir. Quête d’identité des jeunes et rites d’initiation à travers la violence et l’imitation. Il existe une " culture des banlieues ".
La société ne leur propose pas d’alternative. La valeur première de notre système reste le travail. Comme si la seule voie de développement était l’économie. Ces jeunes n’y ont pas accès.
De même, ils sont totalement absents de la sphère politique. Ils ne disposent pas, à un niveau élevé de discussion politique, de représentants pouvant relayer leurs réalités. Au-delà de leurs murs de banlieues, ils n’ont pas de possibilité d’expression par le langage. Ils s’expriment alors autrement.
Nous sommes profondément attristés par les événements violents qui se passent depuis des nuits dans les banlieues françaises. Nous le sommes d’autant plus que nous savons que les jeunes peuvent bâtir des projets, réaliser des actions collectives et constructives. Les jeunes sont pleins d’énergie qui ne demande qu’à s’exprimer, nous le voyons au quotidien. Les jeunes sont motivés et capables de réaliser de grandes choses.
Imaginons des milliers de jeunes qui dépenseraient la même énergie pour mener des actions positives simultanément dans différentes villes.
La Belgique n’est pas la France. Sa situation économique, sociale et politique est radicalement différente. Pourtant, des problèmes similaires se rencontrent aussi chez nous. Ils sont gérés autrement. En Belgique, l’associatif, particulièrement l’associatif jeune, est très présent dans la société. Et ce, au sein de toutes les catégories de population et de tous les milieux. Il n’est plus à démontrer que cette participation associative est facteur d’intégration, de citoyenneté et d’ouverture. L’associatif apporte un capital social non négligeable aux régions.
Du côté des Organisations de Jeunesse, les jeunes construisent des projets avec d’autres jeunes et pour d’autres jeunes. Nous leur proposons d’être acteurs et responsables de ce qu’ils entreprennent au sein d’un cadre qui doit être respecté mais qui peut être mis en débat. L’altérité constitue une richesse, le désaccord permet d’aller plus loin. Nous pouvons compter sur les jeunes.
Les jeunes ont du potentiel. La société devrait l’investir davantage plutôt que de disperser ses moyens dans la répression des débordements d’une minorité. Or ni le " Plan Marshal ", ni le " Pacte des générations ", ni les politiques sécuritaires en augmentation ne favorisent l’intégration des jeunes ou leur accès à la vie professionnelle. Nous voulons une valorisation des jeunes plutôt qu’une stigmatisation. Une action constructive plutôt que répressive. Du long terme plutôt que des one shot. Nous voulons une perspective d’éducation globale avec l’ensemble des acteurs éducatifs.
Brice Many
Secrétaire Général du CJC
Levons le voile sur les dérives d’une loi d’interdiction du foulard à l’école
L’interdiction du port du foulard à l’école ne chache-t-elle pas, derrière une visée plus acceptable d’intégration une volonté d’assimilation ?
Trois arguments sont généralement avancés pour justifier une loi qui interdirait le port du voile à l’école :
le refus du prosélytisme, la neutralité de l’école, la protection de mineures contre une atteinte aux droits de la femme. Sans remettre en question l’objectif annoncé de lutter contre une discrimination, nous constatons que cette argumentation n’est pas exempte de dérives possibles.
Une première question se pose : peut-on établir un lien objectif et univoque entre le port du voile et le prosélytisme ?
Autrement dit, toutes les personnes voilées ont-elles pour objectif de recruter des adeptes de leur religion ? Ou à l’inverse, n’y aurait-il que des personnes voilées qui fassent du prosélytisme ?
La focalisation sur le foulard apparaît comme doublement réductrice.
Et s’il semble important de se préserver de toute démarche prosélyte dans l’enceinte scolaire, alors légiférons sur le prosélytisme à l’école.
Et dans la foulée, au-delà du domaine religieux, il faudra sans doute interdire toute forme de propagande politique et économique : tee-shirts à l’effigie du Che, keffieh palestinien ou chaussures Nike. La méfiance par rapport au prosélytisme et l’épouvantail de la contagion idéologique ne cachent-ils pas plus fondamentalement une peur du débat ? Faut-il se méfier d’un débat entre élèves (avec ou sans enseignant) dont on ne connaîtrait pas l’issue ?
C’est la culture du débat en classe et dans l’école qui est en jeu. De même sa neutralité.
Comment appréhender la neutralité de l’école ? Plusieurs personnes insistent sur l’ambiguïté de cette notion. En résumé, la question est de savoir si c’est l’ensemble des acteurs de l’école (parents, profs, élèves) qui doivent faire preuve de neutralité dans l’espace scolaire ou si cette exigence est seulement le fait de la fonction scolaire et de ses agents qui doivent faire passer leurs convictions personnelles après leur mission d’enseignement. Pour nous, c’est l’institution, comme service public, qui doit relever du principe de neutralité et non les élèves et les parents, usagers de ce service. Néanmoins, cela ne résout pas la question de la neutralité qui se pose aussi au niveau des valeurs et des savoirs transmis par l’école et de leur « intégration » par les élèves.
Une des missions de l’école est de transmettre des connaissances sans d’autres partis pris que celui de l’objectivité des méthodes et des savoirs entérinés dans des programmes dont l’application est soumise à inspection.
Il s’agit donc d’une norme dont le contenu est l’objet de choix, fonction d’une époque, d’une société, d’un groupe d’intérêts. Il n’y a pas de neutralité absolue dans la transmission des savoirs.
De plus, qu’attend-on de l’élève par rapport aux savoirs présentés ? Qu’il puisse faire la preuve de sa compréhension de la matière, qu’il puisse la restituer ou qu’il marque son adhésion à ce qu’on lui enseigne ? De ces trois options, la dernière est la plus problématique. Qu’en est-il d’un élève qui doit gérer les contradictions entre les enseignements de sa culture d’origine et ceux de l’école ? Doit-il abandonner un message pour l’autre et assimiler celui qui lui fera réussir son année et constituera la preuve de son intégration dans la société ? Par ailleurs, que va penser l’enseignant en voyant toutes ces jeunes filles avec leur foulard lui restituer les théories évolutionnistes de Darwin ? Elles peuvent connaître la matière sans pour autant y adhérer. Qu’on le veuille ou non, nous sommes là dans un conflit d’idéologies, dans une confrontation d’idées et de représentations du monde et de la société.
Pourquoi ne pas, dès lors, intégrer cette dimension de confrontation d’idées dans nos pratiques pédagogiques ? Et dépasser ainsi l’opposition stérile ou le simple rapport de force d’une majorité vis-à-vis d’une minorité. La réponse la plus souvent formulée repose sur ce qui fonde aujourd’hui notre contrat social : l’obligation de partager des valeurs communes, dont celles des droits de la femme et de l’homme.
Précisément, le respect des droits est le troisième argument retenu. Si nous n’avons aucune garantie quant au respect des droits des personnes qui ne portent pas de foulards, au moins, pouvons nous dénoncer comme contraires aux droits humains les pratiques obligeant des mineures à ainsi se voiler, que les jeunes filles soient consentantes ou que ces pratiques soient ou non avilissantes. Tout en reconnaissant qu’il faut maintenir le débat sur les droits des femmes et avancer concrètement en ce domaine, nous constatons que, pour le moment, la question du port du voile apparaît comme une priorité. Alors qu’il y a peu, c’étaient les discriminations en matières salariales qui étaient mises en évidence. Et si l’on se place de ce point de vue, la femme musulmane est sans doute plus discriminée par la société belge que par sa famille. Mais plutôt que de s’affronter à de telles inégalités sociales, ne vaut-il pas mieux trouver un leurre ?
Du point de vue de la protection des mineures, la loi proposée n’est pas une solution. Si l’on considère comme problématique le port du foulard par des jeunes filles dans l’espace scolaire, il doit l’être aussi dans l’ensemble de l’espace public. De plus, si ces jeunes filles sont perçues comme des victimes, c’est vis-à-vis des responsables de ces comportements discriminatoires qu’il faut agir et non envers elles.
Mais au fond, cette triple argumentation ne cache-t-elle pas en réalité, derrière une visée plus acceptable d’intégration, une volonté d’assimilation ? L’assimilation sous-entend l’abandon de ce qui fait la différence, alors que l’intégration conduit chaque partenaire à évoluer. Est-il cohérent et juste de faire jouer à l’école un rôle d’assimilation idéologique, alors que l’on revendique en même temps sa neutralité ?
Les valeurs fondamentales qui orientent notre vivre ensemble et fondent notre société aujourd’hui ne sont pas immuables. Elles sont autant à réinterroger qu’à défendre. A partir du vécu et de la pratique et non à partir de quelque point de vue de Sirius. Le faire n’est pas œuvre iconoclaste, mais reconnaissance d’une certaine humilité et cohérence avec ce que ces mêmes valeurs portent en elles-mêmes : respect mutuel et dialogue. C’est le pari démocratique.
Pourtant d’un coup de force au travers d’une loi qui ne ferait qu’accentuer l’iniquité dont la principale victime est la personne que l’on souhaite défendre, nous passons aujourd’hui à des démarches sporadiques qui poussent plus avant les logiques d’exclusions. C’est sans possibilité de débat que l’argument du foulard est aujourd’hui utilisé pour renforcer une dynamique de rejet. Le dernier exemple en date, celui du refus du foulard pour des raisons de sécurité dans un labo de chimie est hautement illustratif. Sans même placer le débat sur les valeurs fondamentales dont celles de la liberté d’expression et de conviction, on voit que pour résoudre un problème basé sur la différence deux solutions se présentent. La première, rester fermé sur ses principes et exclure ou pousser l’autre à partir. La seconde, faire œuvre de créativité et évoluer ensemble en garantissant sécurité et conviction avec un foulard dans les mêmes matières que les tabliers de labo.
A notre époque de replis communautaire frileux, il ne nous semble pas que nous sommes devant un choix. Notre seul enjeu est de vivre en tenant compte de l’autre.
Gengler Vincent
Secrétaire général f.f. du CJC
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